Après son discours de Dakar, applaudi poliment mais surtout marqué par des poncifs sur les droits de l’homme et la démocratie, François Hollande n’a pas reçu un accueil très chaleureux au XVe Sommet de la francophonie de Kinshasa. Il faut reconnaître que ses remarques acerbes sur le régime de Kabila n’ont pas facilité la tâche des diplomates français.

XVe sommet de la Francophonie à Kinshasa - © Issouf Sanogo/AFP

Assez curieusement, ce XVe sommet de la francophonie ressemblait plus à un sommet France-Afrique qu’à des retrouvailles autour de la langue française. Dans son discours d’ouverture, François Hollande a, une nouvelle fois, tenté de faire passer son message devant Joseph Kabila et d’autres dirigeants africains jugés peu démocrates : «Une des priorités de la francophonie, c’est la démocratie, les droits de l’homme, le pluralisme, l’affirmation que tout être humain doit pouvoir choisir ses dirigeants.» Trop timoré aux yeux de certains, mais «ce n’était pas l’objet de ce discours d’être grossier avec Kabila, le message était passé avant de partir, et ici il l’est encore avec les hommages aux défenseurs des droits de l’homme», décrypte un diplomate élyséen.

François Hollande à la médiathèque de l'Institut français dde Kinshasa - © AFPDans le milieu de l’après-midi, le président français a quitté le sommet pour se rendre à la médiathèque de l’Institut français de Kinshasa afin d’y dévoiler une plaque à la mémoire de Floribert Chebeya, militant des droits de l’homme assassiné avec son chauffeur en 2010. Il avait parlé à Joseph Kabila, la veille, de la nécessité que le procès des assassins présumés s’ouvre enfin. Dans l’enceinte de l’Institut français, le Président fût plus direct : «Ici, nous sommes dans une démocratie dont le processus n’a pas été encore complet, c’est le moins qu’on puisse dire, il y a encore des réalités inacceptables.» En aparté, François Hollande explique : «Il fallait trouver les bonnes expressions, avant de venir et pendant le sommet, en espérant qu’elles auront des effets après. Ma présence ne pouvait être ni de l’ordre du silence, ni de celui de la provocation.»

D’autres ont fait chorus, comme Stephen Harper, premier ministre du Canada, le deuxième plus gros contributeur de l’OIF. «Tous les gouvernements sans exception doivent garantir à leurs ressortissants une bonne gouvernance, l’État de droit et le respect des libertés individuelles», a indiqué M. Harper qui en a profité pour rappeler au chef de l’exécutif congolais les inquiétudes exprimées lors du sommet, sur la question des droits de l’homme, des faiblesses de la gouvernance et des violences sexuelles perpétrées surtout dans la région du Kivu. M. Harper a aussi insisté «sur la nécessité d’améliorer le climat des affaires en RDC, surtout dans le secteur des ressources naturelles». Il a, par ailleurs, annoncé l’octroi 20 millions de dollars sur quatre ans pour le soutien à la transparence des industries extractives, une façon d’encourager la gestion responsable des ressources naturelles. Surtout, la premier ministre canadien a souhaité que les prochains rendez-vous de la francophonie se tiennent dans des pays démocratiques rapporte le journal canadien “Le Presse”.

Blaise Compaoré à Kinshasa - © presidence.bfCes attaques, virulentes dans la bouche d’hommes politiques habitués au langage diplomatique et à la langue de bois concernant l’Afrique, ont bien évidemment suscité des réactions. Pour Blaise Compaoré, le moins brutal, sans doute parce que le plus concerné par la crise au Mali qui nécessite l’appui de la diplomatie française, «l’application des principes de la bonne gouvernance, dans nos pays respectifs, nous a permis d’engranger des acquis substantiels qui touchent le cadre formel et institutionnel de la démocratie, avec l’émergence d’une véritable société civile, ainsi que l’amélioration des systèmes électoraux». Ménageant la chèvre et le chou, il reconnaît toutefois : «Nous devons encore envisager les perspectives qui confortent la démocratie et la gouvernance en Afrique, et qui imposent l’adoption de reformes profondes, pour corriger les dysfonctionnements qui paralysent et disqualifient nos systèmes de gouvernance.»

Le logotype de "Kinshasa 2012", illustrant le thème de ce XVe Sommet de la francophonie.Le président Ali Bongo Ondimba a botté en touche sur les problèmes de démocratie et des droits de l’homme, s’exprimant plus longuement sur la nécessité de trouver des solutions pour faire en sorte que conflits, pauvreté et dégradation de l’environnement, des problématiques majeures en Afrique, se transforment en un cercle vertueux de paix, de développement économique durable et de préservation de l’environnement. Reprenant les propos de son homologue béninois Yayi Boni, Ali Bongo Ondimba a déclaré que «l’Afrique a besoin de paix pour se développer» et pour envisager un «avenir qui repose sur des atouts économiques et environnementaux considérables». Mais il lui semble aussi nécessaire de «bâtir des économies robustes, fondées sur une meilleure valorisation des ressources naturelles, sur une plus grande résilience à la volatilité des prix des matières premières, sur une diversification des activités économiques et des partenariats et sur des ressources humaines bien formées». «La lutte contre le chômage de la jeunesse doit en être le moteur» a-t-il ajouté.

Le chef de l’État gabonais a ensuite ajouté que «l’Afrique a besoin d’une gouvernance environnementale mondiale qui soit opérationnelle et à la hauteur des enjeux (…) La multiplicité des agences et des programmes ne permet pas d’atteindre la coordination et l’efficacité indispensable à la mise en œuvre des décisions internationales». De plus, il existe  un «manque de volonté politique au regard des lourdes menaces qui pèsent sur l’avenir de la planète, qui ne permet pas de changer les trajectoires actuelles ; pour preuve, le monde s’inquiète de l’érosion galopante de la biodiversité indispensable à la vie, mais à ce jour seuls 6 États ont ratifié le protocole de Nagoya», dont le Gabon. «La question des biens communs de l’Humanité doit pouvoir trouver des réponses à la hauteur des inquiétudes et des aspirations des peuples à se développer». Le président a conclu son intervention en ajoutant qu’«une Francophonie dynamique et audacieuse doit pouvoir permettre de contribuer à assainir la gouvernance environnementale mondiale actuelle pour en améliorer les performances».

Ali Bongo Ondimba et Joseph Kabila à Kinshasa le 13 octobre 2012 - © Présidence de la RépubliqueUne intervention pas si décalée que cela en fait, d’abord parce qu’elle répond au thème de ce XVe Sommet, “Francophonie, enjeux environnementaux et économiques face à la gouvernance mondiale”, mais surtout parce qu’elle rappelle aux chefs d’États en présence que le véritable défi de ce sommet, à travers les joutes verbales sur la démocratie, les droits de l’homme et la bonne gouvernance, reste de savoir à qui vont profiter les richesses de l’Afrique, sa jeunesse, sa croissance et son influence grandissante dans l’économie mondiale, après un désengagement sensible des pays riches, et de la France en particulier, dans l’aide au continent africain depuis une quinzaine d’années. Cette course au trésor, qui apparaissait déjà lors du discours de Dakar du président François Hollande, est confirmée par l’analyse de Serge Michailof, chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), consultant pour la Banque mondiale, dans une interview rapportée par le Journal du dimanche le 13 octobre : «François Hollande lie la solidarité au développement, là on est en pleine langue de bois. L’aide de la France aux pays les plus pauvres, qui implique une aide bilatérale sous forme de subventions, a disparu. Ce qui explique d’ailleurs la perte d’influence de la France en Afrique. Toute notre aide passe maintenant par l’Europe et par les banques régionales de développement. Officiellement notre aide publique au développement est de 10 milliards d’euros. Or, au cours des trois dernières années, la France a donné 14 millions d’euros par an pour l’aide au développement des cinq pays sahéliens (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad). Moins de 0,1% de notre aide globale, ce qui est scandaleux. La France a des intérêts stratégiques dans cette zone

De même, sur la fin de la “françafrique” annoncée haut et fort par François Hollande, Serge Michailof reste très lucide : «La Françafrique c’est avant tout des mécanismes de corruption qui permettent le financement des partis politiques français par des chefs d’État africains. De visiteurs du soir à l’Élysée, des émissaires occultes, la plupart des partis politiques français en ont bénéficié. On parle de néocolonialisme, la France ferait la pluie et le beau temps en Afrique, je dirais que c’est plutôt le contraire, un certain nombre de chefs d’État africains ont eu une influence démesurée sur la politique française. C’est la France qui était une République bananière. François Hollande annonce vouloir tourner cette page, on verra.»

Rencontre tendue entre François Hollande et Joseph Kabila à Kinshasa - © D.R.Le président Joseph Kabila a saisi l’occasion de la conférence de presse finale du sommet pour tenter d’avoir le dernier mot dans les échanges qu’il avait eus à Kinshasa avec le président français François Hollande, reparti samedi soir. «La RDC, notre pays, est fier de la démocratie exercée dans ce pays. La RDC n’est pas du tout complexée par le niveau de démocratie, de liberté, de la situation des droits de l’homme», a-t-il insisté. «Nous pratiquons la démocratie dans ce pays par conviction. Conviction, et non pas par contrainte.» Au côté de M. Kabila à la conférence de presse, la ministre française de la Francophonie, Yamina Benguigui, a dû répondre, embarrassée, à une question ironique sur «le jeu du chat et de la souris» joués par la France et la RDC sur la question des droits de l’homme. «Il n’y a pas de jeu», a-t-elle répondu. Elle a présenté la RDC comme un «immense pays avec une jeune démocratie» et a ajouté : «si l’on peut apporter un peu plus sur la situation des droits de l’homme, ce pays, déjà très grand, sera beaucoup plus fort». Le président Kabila a quitté la salle sans saluer Mme Benguigui. Un façon sans doute de rendre la monnaie de sa pièces à François Hollande qui n’avait, ostensiblement, pas applaudi le discours d’ouverture du président congolais.

Les pays asiatiques, pourtant bien présents à ce Sommet de la francophonie, auront pour une fois été très discrets, sans doute parce que l’Afrique aura occupé tout le terrain médiatique. Et ce n’est certes pas fini puisque le prochain sommet de la Francophonie aura lieu au Sénégal, pays natal de l’actuel secrétaire général de l’organisation, Abdou Diouf. Les autres postulants à l’organisation – Vietnam, Moldavie et Haïti – avaient finalement retiré leur candidature pour que Dakar soit choisi à l’unanimité.