La récente polémique au sujet des caricatures du prophète Mahomet dans le journal satirique Charlie Hebdo a engendré une réflexion intense, dans le monde entier et en Afrique en particulier, sur la liberté de la presse, le droit au blasphème et les limites du droit d’expression. Pourtant, le fond du problème a rarement été abordé : la nature éminemment politique du contenu et des limites de la liberté d’expression.

Les journalistes attendent la sortie d'Ali Bongo le jour de la proclamation des résultas de l'élection présidentielle de 2009 - © Static/Gabonreview.com

Il faut rappeler tout de même que ce n’est pas l’ensemble du monde musulman qui s’est élevé avec passion, et parfois violence, contre la publication de caricatures du prophète. Ce sont des courants politiques de l’Islam qui ont appelé à la mobilisation. Les salafistes, et dans une moindre mesure, les frères musulmans, sont à l’origine des protestations véhémentes, qui parfois ont tourné à l’émeute. A la différence des nombreux autres courants musulman, ces deux mouvements défendent l’idée que les croyants doivent s’emparer du pouvoir politique, par les armes pour les premiers et par les élections pour les seconds, afin d’imposer les principes d’un islam rigoriste «des origines».

Organisés militairement, totalitaires assumés et partisans d’un Islam radical, les salafistes se sont autoproclamés «ennemis de l’occident», incluant dans le terme «occident» tout ce qui s’écarte de la lecture littérale du Coran et des hadiths (les paroles ou actes de Mahomet). La liberté de la presse fait partie, à leurs yeux, des pratiques blasphématoires, au même titre que la musique, le théâtre, le cinéma ou l’humour.

C’est donc un jugement politique plus que religieux, qui leur fait condamner les représentations satiriques du prophète. D’ailleurs, la plupart des attentats perpétrés contre l’occident par les mouvements salafistes n’ont quasiment jamais rien eu à voir avec une quelconque dénonciation d’un blasphème.

Il en va de même de la part des gouvernements français et américains, empêtré dans des justifications oiseuses et contradictoires sur leur respect de la liberté d’expression et leur condamnation de la publication de ces dessins. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères Français déclarait la veille de leur parution : «La liberté d’expression existe, mais je suis absolument hostile à toute provocation. (…) Je ne vois pas du tout l’utilité quelconque d’une provocation et même je la condamne d’une façon très nette et en même temps je respecte la liberté d’expression». Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, désapprouvait «tout excès» et appelait chacun à la «responsabilité», ajoutant tout de même : «Nous sommes dans un pays où la liberté d’expression est garantie, la liberté de caricature aussi. Si vraiment des personnes se sentent heurtées dans leurs convictions et pensent qu’il y a eu dépassement du droit – nous sommes dans un État de droit qui doit être totalement respecté -, elles peuvent saisir les tribunaux».

La Maison Blanche, elle-même, a cru bon de polémiquer sur le sujet dans une déclaration alambiquée. «Nous avons des questions sur le jugement qui a conduit à publier de telles choses», a déclaré Jay Carney, porte-parole du président Barack Obama. « Nous savons que ces images seront très choquantes pour beaucoup de gens… Mais nous avons parlé régulièrement de l’importance de protéger la liberté d’expression, qui est inscrite dans notre Constitution. Autrement dit, nous ne nous interrogeons pas sur le droit de telles choses à être publiées, simplement sur le choix qui a présidé à la décision de les publier». Ce qui a fait dire à Salman Rushdie, au sujet duquel il n’a jamais été question de «provocation», «d’excès» ou de «manque de jugement», que la liberté d’expression régressait car les États cédaient devant les intégristes.

Personne n’a, par ailleurs, fait remarqué que la plupart de ceux qui protestaient contre leur publication ne les verraient jamais, sauf à aller volontairement acheter l’hebdomadaire, si tant est que Charlie Hebdo soit disponible dans leur pays.

Et au Gabon, on dit quoi ?

Les commentaires au Gabon sont restés très distanciés sur ce sujet. L’ensemble de la classe politique a largement négligé d’en parler malgré les récentes sanctions de titres de presse par le CNC pour des motifs, sinon équivalents, du moins semblables. De même, la presse n’a pas (encore) commenté cette affaire, alors que la perche lui était tendue de mettre sur la table l’aspect juridique de la question. Est-il légal au Gabon de caricaturer le chef de l’État ou une institution, qu’elle soit religieuse ou pas, et le CNC est-il habilité à substituer aux tribunaux pour sanctionner ?  A la lecture de la loi, ce n’est pas vraiment clair, mais il semble que s’il s’agissait de manquements à la déontologie journalistique, de diffamation ou d’insultes, c’était à la justice de trancher et non à l’organe régulateur de la communication. D’autre part, un journal peut-il être interdit de publication dans ces cas de figure ? Là aussi, il serait bon, sans doute, de savoir comment les juges interprètent la loi sur la liberté de la presse au Gabon, quitte à proposer un nouveau texte au Parlement s’il s’avère nécessaire d’éclaircir la position du gouvernement sur ce sujet. Pour le moment, les injonctions paraissent plus arbitraires que réglementaires et le statut de la liberté de la presse reste flou.

Car au Gabon aussi, la définition de la liberté de la presse est plus politique que légaliste. La presse gabonaise est loin d’être homogène, entre les journaux généralistes, les journaux d’opinion, qu’ils soient en faveur du pouvoir ou dans l’opposition, les journaux satiriques et les magazines spécialisés, et il n’est pas rare que certains articles dérangent. On se souvient du reportage de l’Union sur les émeutes de Port-Gentil en 2009, des prises de positions de l’Écho du Nord qui lui valurent une interdiction temporaire de publication ou plus récemment des sanctions contre Ezombolo, La Une, Le Scribouillard et le Gri-Gri. Aucune des décisions prises à l’encontre de ces journaux ne le furent devant la justice. Avertissements et interdictions ont été pris par le CNC, une instance politique. On pourrait faire le même constat avec les médias audiovisuels, comme pour l’émission Pluriel ou TV+.

Si une évolution a été perceptible ces dernières années, principalement avec la volonté avérée de ne plus embastiller les journalistes, les pressions financières ont, elles, pris de l’ampleur. Interdire la parution d’un hebdomadaire pendant deux mois revient en général à l’asphyxier, à l’affaiblir financièrement, au point de lui ôter toute envie de critiquer à nouveau les tenants du pouvoir. Du reste, comme le rappelait récemment l’Unesco, l’étroitesse du marché de la publicité et la forte imbrication entre acteurs politiques et médias favorisent des pratiques comme l’autocensure excessive de la part des journalistes.

Un autre manquement évident à la liberté de la presse est l’absence de possibilité d’apprentissage des journalistes au Gabon. De l’aveu même du ministre de la Communication, très peu ont pu suivre une formation dans leur domaine, la plupart ayant appris sur le tas, certains n’ayant même jamais appris, ce qui se ressent dans la qualité éditoriale et donc dans leur capacité à analyser, critiquer ou commenter de façon crédible l’actualité. Hors, la décision de créer un centre de formation ou une école de journalisme est elle aussi d’ordre politique. Le marché est insuffisant pour permettre à des établissements privés de s’installer et la plupart des titres de presse n’ont, de toute façon, pas les moyens de financer ces formations.

Quant à presse en ligne, si elle peut théoriquement diffuser depuis l’étranger et donc échapper aux pressions directes du pouvoir, il n’en demeure pas moins que celui-ci cherche, par tous les moyens à la contrôler sous prétexte de régulation. Rares sont d’ailleurs les sites d’information qui peuvent se permettre à la fois d’informer avec efficacité et en même temps conserver une réelle liberté d’expression : les contraintes financières sont les mêmes que pour la presse traditionnelle et, dans la mesure où ils doivent travailler au Gabon pour accéder aux sources d’information, ils sont tout aussi exposés aux diverses pressions politiques que l’ensemble des médias.

Ce n’est donc pas étonnant si, dans le monde, la grande majorité de la presse indépendante a pris fait et cause pour Charlie Hebdo. Les journalistes ont bien compris qu’interdire de telles caricatures sous prétexte qu’un mouvement politique l’exigeait revenait à rétablir une censure, censure d’autant plus pernicieuse qu’elle cherche à se justifier par le refus d’alimenter des idées extrémistes. Sauf que personne ne peut croire raisonnablement que les mouvements salafistes vont renoncer à leur prise du pouvoir par les armes parce que la presse va obéir à leurs exigences, et tout porte à croire que n’importe quel autre mouvement totalitaire s’empressera de leur emboîter le pas si les gouvernements cèdent à la menace. Dans un contexte démocratique, la liberté de la presse, et plus généralement la liberté d’expression, sont considérés comme le contre pouvoir nécessaire à la justice et à l’exécutif. On n’imagine pas d’élections libres sans une presse libre, pas plus qu’un État de droit sans la possibilité de dénoncer publiquement les abus de pouvoir, la corruption et les dérives clientélistes. Mais cette liberté est régulièrement mise à mal par ceux-là même qui devraient en être les garants, chaque fois, en fait, qu’elle vient contrecarrer leurs volontés, s’exprimer sur la vacuité de leurs propos ou dénoncer leurs dérives.