Rencontré en pleine préparation de la 12e édition des Escales documentaires de Libreville (EDL), Henry Joseph Koumba s’est confié à Gabonreview. Dans cette interview, le directeur général de l’Institut gabonais du son et de l’image (Igis) revient sur les contours de cet événement, sur la redevance audiovisuelle, la piraterie, les ambitions et difficultés de la structure dont il a la charge.

Le directeur général de l’Institut gabonais de l’Image et du Son, Henry Joseph Koumba, lors de l’interview, le 13 octobre 2017. © Gabonreview

 

Gabonreview : Voici environ deux ans et demi que vous êtes en fonction au poste de directeur général de l’Igis. On a l’impression que la structure se trouve dans une sorte de léthargie. Quelle est la situation de l’Igis aujourd’hui ?

Henry Joseph Koumba : Non! Léthargie c’est un bien grand mot. C’est vrai que ça fait deux ans et demi que j’assure la gestion de l’Igis. Mais il faut dire que cela se passe dans une phase où, de façon générale, il y a eu un petit plongeon lié à la situation économique de notre pays. Tous les pans des services de l’Etat le subissent un peu. Pour vous donner une petite idée, l’Igis est parti, en trois ans, d’un budget qui a été diminué de moitié en 2015, puis divisé encore de moitié en 2016. C’est vous dire la difficulté qu’il y a à maitriser parfaitement le fonctionnement de cette administration. Qu’à cela ne tienne, il se fait des choses, de petites choses, je ne le cacherais pas. On a de petites séries comme «Le sens dessus-dessous» de Matamba, «Chez Ombalo» de Nadine Otsobogo, des téléfilms (notamment «Matrice» de Fernand Lepoko qui sortira sous peu, ndlr). Nous accompagnons des projets, parfois même à l’extérieur comme «Félicité» d’Alain Gomis.

Entre temps, nous faisons un peu de promotion à travers des festivals comme les Escales documentaires de Libreville que nous préparons et qui auront lieu cette année, du 20 au 25 novembre. C’est un bilan qui n’est pas exceptionnel, mais ce qui est très important c’est que pour moi aujourd’hui, ce n’est pas de faire des films. C’est de mettre en place un système qui permet que, par la suite, on puisse avoir, disons, un début d’industrialisation de notre cinéma. Un système dans lequel on peut faire des films de sorte qu’il se réalimente par lui-même.

De quel système s’agit-il ?

Il fallait pouvoir trouver une source de financement pérenne.

En avez-vous trouvé ?

Non, nous avons tous travaillé sur le Code de la Communication avec cette intention et c’est ce Code qui a produit la mise en place de la redevance audiovisuelle. Nous allons tirer de cette redevance une répartition, au niveau de la tutelle, entre l’audiovisuelle, la cinématographie, de sorte que désormais ces secteurs puissent se financer et engager des projets qui puissent conduire à l’industrialisation de notre cinématographie.

Avez-vous amélioré la qualité de vos productions?

En termes de formation, il faut que les choses soient honnêtement clarifiées. A notre niveau, nous considérons que la formation initiale relève de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur. Ce qui nous intéresse, c’est le renforcement des capacités. Parce que les technologies évoluent. Nous pouvons organiser des séminaires, des ateliers, des colloques pour mettre à niveau nos professionnels par rapport à l’évolution du monde. C’est à ce niveau que nous devrions exprimer nos besoins. Mais comme je vous l’ai dit, en ce moment, nous sommes dans une période où il est difficile de planifier nos actions parce que le financement n’est pas au rendez-vous et on ne peut pas toujours, pour faire des choses qui sont vraiment organisées, compter sur d’autres partenaires. Il faut être capable, soi-même, de se prendre en charge et de solliciter ensuite de l’aide ailleurs.

Un mot sur la redevance audiovisuelle en ce qui concerne l’Igis.

Son mode de gestion permettra, à mon avis, aux gestionnaires de l’audiovisuel et de la cinématographie de pouvoir planifier des actions sûres. Parce qu’en temps et en heure, on peut même planifier, avec des partenaires extérieurs, des actions qui sont réellement bien calibrées. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui parce que tel que nous fonctionnons, ce n’est pas possible de planifier quoi que ce soit. C’est impossible! Mais ce qui est en train de se mettre en place modifie profondément la manière dont les uns et les autres travaillaient jusqu’ici. Il faut dire que tout se passait à l’informel. Pour cette redevance, il fallait nous sensibiliser nous-mêmes les cinéastes pour dire que nous sommes un pan de l’économie gabonaise et que nous ne pouvons pas continuer de travailler dans l’informel.

Nous devons donc nous adapter à tout ce qui est texte en vigueur. Cela signifie qu’aujourd’hui, ouvrir une maison de production suppose qu’on a un agrément technique et qu’on travaille d’une certaine manière. Il faut aussi noter que la redevance passera par la consommation des produits audiovisuels, de la télévision, des bouquets. Cela se fait comme ça partout dans le monde. Ce n’est pas une invention du Gabon. Il y a des pays à côté de nous, comme le Cameroun, qui pratiquent la redevance. Mais chacun choisi sa méthode. Certains passent par les impôts, par l’énergie. Il est clair que c’est la seule méthode pour financer l’audiovisuel et la cinématographie. Et il y a un travail de sensibilisation à faire à tous les niveaux.

Quelle est la relation actuelle entre l’Igis et les cinéastes ?

Jusqu’ici, depuis la création du Centre national de la cinématographie (Cenaci) qu’on a rebaptisé en Igis, il y avait un vide qui a posé le Centre de la cinématographie en Centre de production. Parce que le Centre national de la Cinématographie ne s’est préoccupé que de produire des films, mais pas des autres aspects du cinéma, en l’occurrence l’exploitation dans les salles et la distribution. Et tous les textes qui vont gérer le cinéma jusqu’ici, en dehors d’un pan dans l’ancien Code de la communication, n’étaient que des textes qui réorganisaient l’Igis. Aujourd’hui, il y a un cadre qui va faire que le Centre national de la Cinématographie va, de moins en moins, produire. Il va se désengager de la production, de l’exploitation, mais il va accompagner les cinéastes.

C’est-à-dire organiser l’industrie, mettre les textes réglementaires qui permettent le fonctionnement normal des choses, centraliser la billetterie parce que c’est nécessaire. Le cinéma a une économie et nous allons aussi accompagner les commerçants, c’est-à-dire ceux qui sont à même d’avoir des projets pour faire la promotion des films aussi bien sur le plan national qu’international. C’est ce qu’on appelle un distributeur. Nous allons également aider à la construction des salles de cinéma. Dans ce sens, nous nous réjouissons de l’initiative de Canal Olympia en convergence avec l’Etat et les collectivités locales de Libreville et Port-Gentil.

L’Igis a-t-il une part dans ce projet ?

Il faut savoir que c’est une initiative de Vincent Bolloré. Il y a 20 salles comme celles-là prévues en Afrique. L’Etat s’est saisi de cette opportunité de Bolloré pour proposer sa propre vision et accompagner le groupe français.

Comment le phénomène de la piraterie est-il traité au niveau de l’Igis ?

C’est un problème général, à tous les niveaux. Ce n’est pas seulement inhérent au cinéma. La piraterie concerne la musique, toutes les œuvres d’art. La lutte contre ce phénomène commence chez nous-mêmes. C’est à chacun de nous de consommer propre. Il faut une éducation personnelle sur la question. Cela ne sert à rien d’acheter des choses et après on a du mauvais son, de la mauvaise qualité d’image et on ne peut pas suivre en famille. Avec les autres institutions telles que l’Agence nationale de la promotion artistique et culturelle (Anpac), je pense que ce sont des choses que nous devons prendre à bras le corps. Il y a des sanctions qui ne sont pas prévues pas nous, mais par le Code pénal. Parce que pirater c’est du vol.

Vous parliez des Escales documentaires de Libreville…

Du 20 au 25 novembre de cette année, se déroulera la 12e édition des Escales documentaires. C’est quand même 12 ans. Il n’y a pas de thème particulier, c’est en fonction des films qui ont été sélectionnés et nous essayons d’avoir une certaine diversité, mais d’avoir des films qui sont plus ou moins de même facture. Pour le public qui viendra, il ne sera pas déçu, à mon avis, par la programmation. Mais les thèmes qui reviennent sont: le social, la femme, la musique, l’Afrique d’aujourd’hui. C’est vraiment la vitrine du monde d’aujourd’hui. Il y a des films qui ont fait des festivals et qu’on connait: Maman colonel, le Verrou. Nous avons des films qui nous viennent également des escales documentaires de la Rochelle, de Languedoc et de l’Institut Goethe. Ce sont des films, parfois allemand, mais sur l’Afrique. Ce sont ces regards croisés qu’on aura. Nous aurons quelques invités de marque et en dehors des projections, nous aurons un atelier et une table ronde sur la production du documentaire en Afrique et sa distribution. A cette table-ronde, nous aurons probablement des invités des chaînes internationales pour que nos producteurs et nos réalisateurs soient bien briefés sur comment ça se passe à l’international.

Nous travaillons aussi en amont avec des établissements scolaires. Initier déjà les jeunes au documentaire, c’est faire en sorte que lorsqu’ils seront adultes, ils y seront habitués. Le problème du documentaire est que c’est un genre à la fabrication, à la création plus difficile que la fiction, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Pour créer un documentaire, il faut maitriser les systèmes d’écriture de la fiction, mais l’adapter au réel. Quand vous avez un auteur qui arrive à le faire, c’est de l’art pur.

Quelles sont les perspectives de l’Igis ?

Nous avons fait tout pour mettre en place les textes qui vont gérer le Cinéma. Quand tout cela sera à terme, nous aurons forcément un système qui est clair et qui permet à tout le monde de travailler sans penser qu’on le fait à la tête du client. Ce sera à l’Etat de prévoir, de mettre en place un fonds pour accompagner toutes ces activités.

Et Henry Joseph Koumba, en dehors du cinéma…

Si je me mets sur un film, je ne peux pas faire ce que je fais. Je dois me concentrer. Mon objectif aujourd’hui, c’est d’assumer mon rôle de directeur général et de donner l’orientation, bien sûr, sur les ordres de la tutelle, que je crois bonnes pour l’avenir de notre cinéma. Et quand je sortirai de là, je reprendrai mon rôle de réalisateur et je sortirai mes projets…Et c’est pour très bientôt.