Personne ne remet en cause la volonté du président de la République de faire de Libreville une ville moderne et accueillante, mais le moins que l’on puisse remarquer, c’est que rien ne va dans ce sens. Entre des grands travaux dont on ne voit pas le bout et de petites opérations qui multiplient incompétence, amateurisme et fumisterie, Libreville ressemble de plus en plus à un chantier sans queue ni tête.

Une rue résidentielle à Montagne-Sainte, Libreville - © Francesco Colonna Romano

«Libreville ne ressemble pas à une ville moderne. (…) Les chantiers initiés depuis deux ans montrent à suffisance notre volonté de hisser le Gabon au rang des pays émergents. On s’emploie pour cela à urbaniser Libreville», déclarait Ali Bongo le 16 novembre 2011, lors de la clôture de sa tournée républicaine dans l’Estuaire. Un an plus tard, les ordures ménagères s’entassent toujours un peu plus au coins des rues, les trottoirs restent impraticables pour les piétons, les chantiers semblent abandonnés et les jardins des bâtiments officiels ressemblent plus que jamais à des brousses.

Destruction d'habitations empiètant sur le domaine public en novembre 2011 - © D.R.Les quelques opérations de déguerpissement des espaces publics, brutales, qui devaient permettre de remettre un peu d’ordre dans la ville se sont soldées par des échecs patents faute de réflexion préalable et de suivi. Des bâtiments ont été détruits, des commerçants chassés des trottoirs, des habitations coupées en deux, pour rien semble-t-il puisque les ruines sont restées en l’état, sans que rien de neuf ne vienne les remplacer.

Si quelques axes routiers ont été rénovés, il s’agit  pour la plupart de projets de longue date, rien n’a vraiment changé dans Libreville. Les voitures continuent de slalomer entre les trous, des ponts menacent de s’effondrer, juste derrière l’Assemblée nationale par exemple, et la route du Bord-de-Mer reste le passage obligé de ceux qui veulent se rendre en ville. Un parcours fastidieux et embouteillé du matin au soir.

Piétons sous la pluie, Libreville - © D.R.Ne parlons pas de la vie de piéton à Libreville. Faute de trottoirs, les enfants, les femmes, les employés marchent sur la route et il ne passe pas une journée sans que certains soient tués ou handicapés à vie par un véhicule qui les a fauché. Sans transports publics organisés et fonctionnels, les taxis en ruine continue de faire la loi à des tarifs devenus prohibitifs pour beaucoup de Librevillois. A cela s’ajoutent les travaux qui bloquent l’accès aux accotements pour tous ceux qui n’ont d’autre choix que de marcher à pieds. Tas de sable, tranchées sans signalisation de sécurité, tubes de béton attendant d’être enterrés et parfois même câble électrique sous tension sont autant d’obstacles incontournables. Là encore, marcher sur la chaussée devient inévitable, avec tous les dangers que cela représente.

Une ville moderne, c’est aussi une ville équipée, proposant des services publics en état de fonctionnement. En 3 ans, pas un abribus, pas une aire de stationnement pour les taxis, pas une voie cyclable n’ont vu le jour. Quelques panneaux de signalisation routière, souvent inutiles et dangereux, de beaux lampadaires tout neufs qui ont remplacés ceux existants, mais qui fonctionnaient encore, et quelques agents pour tenter de faire la circulations à certains carrefours ont bien été remarqués, mais au fond, rien de vraiment utile aux populations.

Une rue de Libreville - © Static/gabonreview.comIl n’y a pas de parcs ou squares publics à Libreville. Il y a bien des espaces verts, mais ils sont entourés de grilles et réservés à l’usage des fonctionnaires de l’Assemblée nationale, du Sénat, de Gabon Télévision… Sans que personne n’en profite. Toutes ces grandes pelouses sont inutilisables. De la pure décoration. Du moins s’ils étaient entretenus régulièrement ce qui n’est pas le cas en ce moment. L’herbe pousse et il ne semble y avoir personne pour la couper. Que doivent faire les familles pour sortir avec leurs enfants le week-end ? On parle de parer Libreville d’un monument comparable à la Statue de la Liberté au port-môle, mais ne serait-il pas plus intelligent, et utile à tous, de penser à un “Central Park” ? Un espace où familles, enfants, amoureux et sportifs pourraient occuper leurs temps libres et vivre ensemble ?

Quant aux expériences qui sont tentées, ici et là, par l’Agence nationale des grands travaux, elles se soldent en général par de véritables échecs du fait de leur incurie. Des toilettes publiques ont été installées à l’université Omar-Bongo qui ont vocation à être étendues à l’ensemble de la ville. Le choix s’est curieusement porté sur des toilettes sèches. Curieusement, car des recherches simples sur Internet auraient permis à leurs concepteurs de remarquer qu’aucun site urbain à forte fréquentation dans le monde ne les utilise. Nous avons même pu lire que ce système qui équipait Paris au 18e siècle a été abandonné par décret, suite à un rapport de Pasteur mettant en évidence le risque sanitaire de tels équipements. Paris s’était alors doté du tout-à-l’égout.

Toilettes publiques installées à l'UOB - © D.R.L’absence de chasse d’eau et de système de nettoyage de l’abattant et du pot créent un véritable nid à microbes, insalubre, présentant un risque permanent pour la santé publique. Pour un entretien hygiénique il faudrait disposer d’un agent d’entretien auprès de chaques toilettes, qui interviendrait après le passage de chaque individu et qui utiliserait forcément de l’eau ou un liquide nettoyant et désinfectant pour une bonne hygiène. Une solution inenvisageable du point de vue coût. S‘ajoutent à ces incongruités les bâtiments inesthétiques, la maçonnerie bâclée, le revêtement peinture inadapté au nettoyage des salissures, l’équipement électrique et la menuiserie facilement vandalisables, l’absence de papier toilette, voire de lunettes jetables, l’absence de lave-mains et la surélévation du bloc sanitaire interdisant l’accès aux handicapés, pouvant même être dangereux pour les valides.

Pour tenter d’améliorer l’aspect de la ville, rien n’est proposé pour inciter les propriétaires à mettre aux normes la qualité et la sécurité de leurs bâtiments et habitations, rien non plus pour les forcer à les entretenir, rien non plus pour maintenir un espace public propre et sain. Pas même des campagnes d’information.

Avec le budget voté par le parlement il y a quelques jours, il serait possible de reconstruire 3 fois Libreville, une ville où vivent la moitié des habitants du Gabon. A peine 10% des sommes allouées aux grands travaux permettraient de rendre la vie moins dure aux 800 000 citoyens de la capitale en équipant routes et marchés, en déployant les infrastructures permettant de fluidifier la circulation, en offrant de véritables transports en commun, en réduisant les risques d’accident et en proposant des loisirs gratuits et non alcoolisés, entre autres. Mais il semble évident que ce n’est pas la priorité de ceux qui sont payés par l’État pour cela.