Alors que le franc CFA est à nouveau menacé de dévaluation, que le pays choit sous le poids de la dette intérieure et extérieure, que les populations peinent à joindre les deux bouts, une tentative de dissection, sommaire et superficielle soit-elle, du système gabonais et de ses méthodes de gestion, fortement décriées, devrait permettre de commencer à comprendre comment et pourquoi en est-on arrivé-là.

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En 1962, René Dumont, agroéconomiste français, publiait un ouvrage intitulé «l’Afrique noire est mal partie» à travers lequel il dénonçait les travers de l’héritage colonial et jetait les bases de l’afro pessimisme à travers des prédictions alarmistes. Un peu plus de cinq décades plus tard, force est de reconnaître qu’il fait figure de prophète de l’histoire tant la réalité dépasse la fiction : l’Afrique, dans presque toute son entièreté, a fait naufrage. Et pourtant, un certain nombre de pays, parmi lesquels le Gabon, auraient pu emprunter une autre voie et conduire leurs peuples vers le développement et les prairies d’abondance. En effet avec une population estimée, à l’orée des indépendances, à 444.300 habitants, un accroissement annuel d’environ I% et d’importantes réserves minières (manganèse, uranium, or…) et pétrolifères en sus du bois (85% du territoire) et des cultures commerciales représentées par le cacao (2600 tonnes en 1960), le café (1000 tonnes en 1960) et le palmier à l’huile, le Gabon, présenté à l’époque comme un Eldorado, bénéficiait d’un environnement économique le prédestinant à la prospérité économique, sociale et culturelle. Malheureusement après plusieurs années de louvoiement sous le règne Léon Mba, le pays, sous la houlette d’Omar Bongo, emprunta une voie qui allait le conduire littéralement à la faillite.

Aucune promesse d’alors n’a été tenue. Les choix opérés, même après Omar Bongo, n’ont en rien permis l’amélioration des conditions de vie des gabonais. La pauvreté, l’analphabétisme, les grandes endémies telles que le paludisme, loin d’être éradiqués, continuent leur bonhomme de chemin lorsqu’ils ne sont pas en pleine expansion. L’éclosion des libertés fondamentales et individuelles n’a guère été favorisée. L’incompétence et l’incurie de la classe dirigeante ont secrété des frustrations ayant amené le peuple à exprimer sa colère de différentes manières depuis 1990 et, singulièrement, à l’issue de la présidentielle du 27 août dernier. Les dix plaies d’un pays en état maladif permanent.

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1 – LA CORRUPTION

Des détournements massifs

Depuis 1967, le Gabon a été saigné à blanc par le pouvoir central et le Parti démocratique gabonais (PDG) – la machine à redistribuer prébendes et bribes -, soucieux avant tout d’enrichissement personnel, même au prix de détournements des deniers publics. Des fortunes scandaleuses, planquées dans les banques suisses, monégasques, luxembourgeoises et plus récemment découvertes avec les Panama Papers, en Amérique latine, se sont ainsi constituées. Les sommes ainsi détournées excèdent la dette extérieure du pays. Des sociétés écrans (Delta Synergie) ont ainsi été créés pour les besoins de la cause. Très peu de membres de la baronnie PDGiste échappent à cette critique : la corruption a atteint toute la technostructure et constitue une pratique courante chez les fonctionnaires, principalement les douaniers, les magistrats et même les forces de l’ordre.

2 – LES COURS INTERNATIONAUX

Un effondrement catastrophique

La texture donnée à l’économie gabonais, par l’Etat-PDG, a transformé le pays en un outil de rente. Le coût élevé des matières premières (bois, uranium, pétrole, manganèse) durant les premières décennies postindépendance rendait les choses faciles, transformant la gouvernance du pays en une sinécure. Mais, dès la première moitié de la décennie 70, le cours des matières premières a commencé à s’effondrer de façon souvent apocalyptique pour des dirigeants n’ayant aucun sens de l’anticipation ou de la prévoyance. Résultat : le Gabon qui était l’un des rares pays à pouvoir subvenir aux besoins de ses populations est entré dans un processus de paupérisation et, ne peut littéralement plus rien faire sans la coopération française et l’aide internationale. Le Gabon est ainsi devenu emprunteur patenté, sinon un mendiant à l’échelle internationale.

L’effondrement des cours des matières premières – en particulier ceux du pétrole qui ont chuté de 67 % entre juin 2014 et décembre 2015 – a fortement dégradé les termes de l’échanges pour le pays rentier qu’est le Gabon. Comme quoi, être riche en matières premières ne garantit rien et ne rime pas toujours avec développement économique et social.

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3 – LA DETTE

Un fardeau insupportable

Pendant les années fastes dues à la gigantesque manne pétrolière (décennies 70 et 80), le Gabon s’est fortement endetté. Il en a fait de même malgré les années fastes (2010-2014) en la matière : le pays a continué de s’endetter. Aujourd’hui, en raison de la baisse des cours des matières premières, principalement le pétrole, les ressources du Gabon peinent à couvrir le service de la dette. Alors que fin 2016, la dette publique du Gabon était de 3 160 milliards de francs CFA, soit 39 % de son PIB, le pays s’est lancé dans une opération visant à lever, dans la zone Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (Cemac), près de 11 milliards de francs CFA, à travers une émission de Bons du Trésor assimilables (BTA). Mais, les besoins de financement et les pressions liées à la balance des paiements sont si importants que le gouvernement a dû recourir à un programme du FMI pour un financement de 642 millions de dollars (4,6% du PIB) dans le cadre de son Mécanisme élargi de crédit (MEDC). Même si la dette du Gabon est nettement inférieure à celles de bien de pays européens, ces emprunts ne pèsent pas moins sur les budgets et ils sont, de l’avis des spécialistes, trop élevés pour un pays où tout reste à construire, où 30 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté.

4 – LA DÉMOGRAPHIE

Un accroissement annuel faible

Adeptes du pilotage à vue, les autorités gabonaises se sont abstenues de mettre en œuvre une politique sanitaire préventive. Le Gabon, dont la population officielle est de 1,5 million d’âmes, demeure, 57 ans après les indépendances, un pays sous-peuplé avec une densité de 7,17 habitants/km². Si cette faiblesse numérique est favorable, comme dans les pays scandinaves, à la résorption du chômage, à la réduction de la pauvreté et de l’insécurité, elle n’induit pas moins une étroitesse du marché, frein au développement économique, social et culturel du pays. Elle s’ouvre également sur une pénurie de la main d’œuvre et de la matière grise locales. Toutes choses ayant pour conséquences ou effet pervers, l’attraction des étrangers avec une forte immigration clandestine, pas toujours qualifiée, compromettant dangereusement l’indépendance économique du pays.

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5 – L’AUTOCRATIE

Le chef, facteur limitant

Sitôt sa prise de pouvoir confirmée, Omar Bongo s’empressa de restaurer l’autoritarisme. Il opta donc pour le monopartisme en créant une structure qui lui vouera par la suite un véritable culte, motorisé par les espèces sonnantes et trébuchantes : le PDG. La confiscation du pouvoir par un tout petit nombre groupes, constitués sur une base ethnique a considérablement freiné le développement d’un pays pourtant bien pourvu par la nature. Parvenu au pouvoir en 2009, Ali Bongo aura également été au centre de toutes les décisions, commettant des «erreurs de casting» amenant, en juin 2015, un courant politique alors dénommé «Héritage et Modernité» à qualifier les «hommes du président» de «profito-situationnistes aux chaussures enfoncées dans la boue des chemins tortueux de l’enrichissement astronomique sans cause. Un petit groupe à la légitimité politique douteuse, et à la compétence technocratique toujours attendue».

6 – LE FÉTICHISME

Des traditions passéistes

Ce n’est un secret pour personne, la vie politique au Gabon est fortement liée à la sorcellerie, la magie noire, les sociétés secrètes et autres pratiques occultes. A tous les niveaux de la pyramide sociale, les dirigeants et responsables s’entourent de charlatans et de féticheurs censés les «blinder» et les prémunir contre les attaques occultes de leurs ennemis. Ce qui a donné lieu aux meurtres, crimes dits rituels et autres cérémonies sacrificielles infamantes auxquelles le public a souvent eu droit et qui immergent la vie politique dans un archaïsme rendant difficile l’installation d’un système et d’une administration où la promotion se ferait en fonction du mérite.

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7 – LA GÉOPOLITIQUE

L’origine des “conflits” interprovinciaux

La quête de maroquins et d’une présence accrue au sein du gouvernement s’est traduite par des conflits larvés entre provinces qui ont considérablement empêché la construction d’une véritable identité. Loin de s’arrêter après la faillite du parti-État-PDG, ces conflits ont résisté à l’ère du multipartisme et de la démocratie à la gabonaise. Ils ont même induit des velléités cessionnistes (Jean-Boniface Assélé criant «Vive la république du Haut-Ogooué-Lolo !» pour monter aux Logovéens qu’ils étaient suffisamment pris en compte par le pouvoir) ou encore des particularismes, à l’instar du Haut-Ogooué transformé en «variable d’ajustement de la fraude électorale» à travers la pulvérisation de tous les records de participation et de score lors de la présidentielle de 2016 ; les populations de la province étant ensuite contraintes de se barricader derrière l’idée de leur «stigmatisation». Une semence de conflit interprovincial n’ayant heureusement pas germé.

8 – LES MALADIES

De grandes carences sanitaires

La population gabonaise est littéralement décimée par différentes maladies endémiques et épidémiques : diarrhée infantile, paludisme, Sida, etc. Pour exemple, 5000 nouveaux cas de Sida sont enregistrés chaque année, avec 6 décès quotidien tandis pas moins de 63 000 personnes vivent avec le VIH, selon les chiffres déclinés, en juin 2017 au Sénat, par Léon Nzouba, le ministre de la Santé. Le paludisme quant à lui demeure la première cause de mortalité dans toutes les tranches d’âges et surtout des enfants âgés de moins de 5 ans. Le taux de mortalité de cette maladie au Gabon oscille entre 31 % et 71 %.

A cela s’ajoute la malnutrition consécutive au faible pouvoir d’achat des masses populaires, une trop forte dépendance vis-à-vis de l’extérieur en matière d’alimentation et l’inefficacité sinon la quasi-inexistence d’une entité phytosanitaire publique. Alors que les réseaux sociaux grouillent de vidéos concernant des imitations chinoises de riz, de choux fleurs synthétiques ou de poulet injecté de produits inconnus pour en augmenter le poids à la vente, aucune opération connue n’a été notée pour parer à l’éventuelle entrée de ces produits sur le marché gabonais.

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9 – LES MILITAIRES

Une politique de défense à deux vitesses

À côté d’une armée d’opérette fortement tribalisée, dotée d’une logistique archaïque, on trouve une sorte de garde prétorienne, la Garde Républicaine (GR), surentrainée, suréquipée dont l’entretien engloutit de gros budgets, surtout en expertise importée. La GR pourrait, aux dire des «hommes du président», filer une sacrée râclée aux Forces armées gabonaises et embraser le pays jusqu’à sa disparition de la carte du monde, selon une boutade lancée il y a bien longtemps par Omar Bongo.

Malgré l’adhésion du Gabon aux principes de la démocratie et de l’État de droit, à l’issue de la conférence nationale de 1990, ses forces de défense et de maintien de l’ordre sont devenues des acteurs politiques incontournables plutôt que des groupes socioprofessionnels en charge de la défense du territoire national. Dirigée par une baronnie bedonnante et roulant en 4×4 rutilants ou en grosses cylindrées, l’armée nationale, construite à base de recrutements surtout provincialistes, n’est donc plus républicaine, neutre et apolitique. Les militaires votent très souvent et massivement pour le candidat du pouvoir et ils semblent n’être entrainés que pour défendre un système en matant les populations civiles, militantes de l’opposition.

10 – LE TRIBALISME

L’appartenance ethnique, source de “conflits”

Avec pour principal leitmotiv «Gabon d’abord», le président Léon Mba avait cru poser les prémices d’un État-Nation qui restait à consolider. Mais les options de son successeur, conjuguées au fait que les frontières nationales ont été arbitrairement tracées lors du congrès de Berlin en 1885, ont rendu impossible l’émergence d’un authentique esprit patriotique. Ce qui aujourd’hui compte avant tout, c’est l’appartenance ethnique, tribale ou clanique. Résultat : la plupart des postes importants et surtout des directions financières de l’administration sont trustés par des gens, pas toujours qualifiés pour cela, d’une seule et même province ; des ministres nouvellement nommés au gouvernement, amènent littéralement dans leur ministère tous les membres de leur village, canton, district ou département d’origine ayant un minimum d’instruction.

Cette situation renvoie à un texte de l’universitaire marocain Hicham El Moussaoui : «le tribalisme au sens négatif (survalorisation de son identité propre, négation et rejet de l’autre) est connu pour être un obstacle à la démocratisation car contraire à la culture de l’acceptation de la différence d’autrui et de l’alternance pacifique du pouvoir. Mais ce tribalisme est aussi un obstacle au développement économique».

Auteur : Anne-Sophie Laborieux