Ce fût un beau discours. Un discours de rupture, un discours de franchise… un discours calme et sans violences. Certes, 5 ans après celui de son prédécesseur, tout le monde s’attendait à entendre «le changement» et ce dernier était indéniablement au rendez-vous. Mais pas forcément aussi radical, pas forcément aussi visionnaire que la première écoute pouvait le laisser penser.

François Hollande et Macky Sall à Dakar le 12 octobre 2012 - © Reuters/Philippe Wojazer

Bien que peu relevé et sans charme particulier, le discours de Dakar de François Hollande ne pouvait pas décevoir. Celui de Nicolas Sarkozy cinq ans plus tôt avait été si maladroit, si brutal et si mal vécu qu’il était difficile de faire pire. Mais passé le charme de la «normalité» retrouvée, l’éblouissement de quelques phrases clé, ressassées à l’envi par les médias, cette allocution est loin d’apporter le «changement» promis et il n’annonce que modérément cette «nouvelle page de l’histoire entre la France et l’Afrique» tant annoncée.

Des paroles apaisantes, repentantes, mais qui restent des formules

«Le temps de la Françafrique est révolu. Il y a la France et il y a l’Afrique. Il y a le partenariat entre la France et l’Afrique, avec des relations fondées sur le respect, la clarté et la solidarité. (…) Les émissaires, les intermédiaires et les officines trouvent désormais porte close à la présidence de la République française comme dans les Ministères. (…) Nous devons tout nous dire. Cette sincérité vaut en particulier pour le respect des valeurs fondamentales : la liberté des médias, l’indépendance de la justice, la protection des minorités. Car, sans État de droit, il ne peut y avoir de fonctionnement normal de l’État, ni d’investissement durable des entreprises, ni de société en paix. Nous devons enfin être particulièrement engagés dans la lutte contre les violences faites aux femmes.»

François Hollande durant son discours à Dakar le 12 octobre 2012 - © ReutersCet extrait du discours de Dakar est certes clair et direct. Il marque une rupture réelle avec les catéchismes du passé, certains d’entre eux du moins, même cela restera des promesses tant que, dans les faits, rien n’aura fondamentalement changé. Cette volonté est quand même appuyée par ce que n’ont pas osé faire, avant lui, les précédents présidents français, que ce soit Mitterrand, Chirac ou Sarkozy : «Comme toute nation, la France se grandit lorsqu’elle porte un regard lucide sur son passé. L’histoire de l’esclavage, nous devons la connaître, l’enseigner et en tirer toutes les leçons, parce que l’exploitation des êtres humains continue de souiller l’idée même d’humanité. Il nous revient de poursuivre le combat contre ceux qui exploitent la misère et la détresse de jeunes filles, d’enfants, de réfugiés, de migrants. (…) La part d’ombre de notre histoire, c’est aussi la répression sanglante qui, en 1944, au camp de Thiaroye provoqua la mort de 35 soldats africains qui s’étaient battus pour la France. J’ai décidé de donner au Sénégal toutes les archives dont la France dispose sur ce drame afin qu’il puisse les exposer au mémorial sur Thiaroye.»

Rappelons que sur ce sujet, dans son discours éponyme, Nicolas Sarkozy portait un regard fort différent, totalement autocentré : «La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. Mais la colonisation fut une grande faute qui fut payée par l’amertume et la souffrance de ceux qui avaient cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait autant.»

Des affirmations qui tiennent du lieu commun

Une grande partie du discours porte sur le développement de l’Afrique, sur sa stabilité politique, sur ses difficultés présentes et à venir. Mais là, les annonces et déclarations se font beaucoup plus rituelles : «Je ne suis pas venu en Afrique pour imposer un exemple, ni pour délivrer des leçons de morale. Je considère les Africains comme des partenaires et des amis. (…) La démocratie vaut pour elle-même. Mais elle vaut aussi pour ce qu’elle permet. Il n’y a pas de vrai développement économique ni de vrai progrès social sans pluralisme. (…) J’ai une conviction profonde : si l’Afrique, berceau de l’humanité, parvient à faire vivre pleinement la démocratie, partout et pour tous, si elle réussit à surmonter les démons de la division, alors, elle sera le continent où se jouera l’avenir de la planète.»

François Hollande durant son discours à Dakar le 12 octobre 2012 - © ReutersDes formules convenues, politiquement correctes, mais dont on se demande comment la France, qui parvient de moins en moins à les appliquer chez elle, pourra assister l’Afrique dans ce combat. Un sentiment renforcé par le ton, sans doute fondé sur des sentiment sincères, mais malgré tout très professoral, voire condescendant, quand François Hollande affirme : «La transparence, vous avez raison de l’exiger de toutes les entreprises qui viennent investir chez vous ou occuper des positions, et notamment dans le secteur minier et forestier. La bonne gouvernance, car c’est une condition de la stabilité, de la sécurité et de la probité. (…) La lutte contre la corruption, les abus financiers et contre l’impunité est l’affaire de tous. Nous devons être intraitables face à ceux qui pourraient se croire autorisés à voler les deniers de leur propre pays ou face à ceux qui viennent chercher des contrats en ne négligeant aucun moyen de pression ou d’influence. L’égalité, car, si l’Afrique se développe, le nombre de pauvres ne cesse de progresser. Près de la moitié des pays du continent sont en passe d’atteindre les Objectifs du millénaire. Mais trop nombreux sont ceux qui restent au bord du chemin. La question des inégalités est, pour vous comme pour nous, au cœur du message que nos peuples attendent de nous.»

Ces assertions, issues tout droit des bonnes pages des manuels du PNUD ou de la Banque mondiale, dans la bouche du président d’un pays où la pauvreté augmente régulièrement depuis 20 ans, où les inégalités sont exponentielles et qui continue de défendre les dérives du libéralisme dans une Europe largement ébranlée, il est difficile de se convaincre qu’elles sont autre chose que de bonne paroles, un prêche d’auto persuasion sans réelles propositions concrètes.

Des promesses qui seront difficiles à tenir

Sur l’économie, François Hollande recycle les grands axes de son programme présidentiel, ceux du moins, qui peuvent s’appliquer à l’Afrique. «L’Afrique (…) est aussi une terre d’avenir pour l’économie mondiale. Sa croissance, ces dix dernières années, a été supérieure à celle de beaucoup d’autres régions émergentes. Les besoins d’infrastructure sont énormes. La qualité de son agriculture, ses ressources naturelles, ses richesses minières recèlent des possibilités immenses et encore largement inexploitées. Ses paysans, ses artisans, ses étudiants, ses entrepreneurs, ses savants constituent une ressource humaine exceptionnelle. Les grands pays émergents se tournent vers vous et investissent massivement. Vous n’avez pas à avoir peur de cet intérêt nouveau, à la condition expresse que vous sachiez, grâce à vos institutions et vos pratiques, guider et orienter cet afflux d’hommes et de capitaux, et écarter les prédateurs. Votre défi, c’est de renforcer la place de votre continent dans la mondialisation. (…) Toutes les réponses essentielles passent déjà par votre continent : l’économie, les matières premières, l’environnement, l’énergie, la gouvernance mondiale. Dans toutes les négociations internationales sur ces sujets, la France – et au-delà l’Union européenne, et l’Afrique partagent la même vision de l’avenir. Dans ces négociations, vous êtes notre premier partenaire. Nous sommes votre premier allié. Et notre devoir, c’est de vous accompagner dans les domaines d’avenir : l’agroalimentaire, les télécommunications, les services financiers…»

Sans doute François Hollande s’avance-t-il un peu trop lorsqu’il promet l’aide de la France dans la promotion de l’économie du continent africain. D’abord parce qu’elle n’en a plus les moyens financiers. Ensuite parce que son poids politique est déjà largement émoussé par celui de l’Union Européenne. Enfin, parce qu’il a beau affirmer, en aparté, à Macky Sall : «Oui, nous pouvons avoir des intérêts économiques, mais nous ne ferons pas une diplomatie qui pourrait être celle de nos intérêts économiques», on peine à le croire sur parole dans le contexte de crise économique aigüe que vit la France.

Sur les quelques points où l’influence française reste prépondérante en Afrique, le président reste dans la tradition postcoloniale : «La solidarité, c’est, enfin, la consolidation de la zone franc. Que l’on me comprenne bien, les monnaies communes à l’Afrique de l’Ouest et à l’Afrique centrale constituent un véritable atout, notamment en matière d’intégration régionale, et la stabilité monétaire est un avantage économique précieux. Mais je suis convaincu que les pays de la zone franc doivent pouvoir assurer de manière active la gestion de leurs monnaies et mobiliser davantage leurs réserves pour la croissance et l’emploi. Pour amplifier encore la croissance africaine, je veux aussi établir entre l’Europe et l’Afrique des relations commerciales plus équitables. Je considère que la position des pays africains dans la négociation des accords de partenariat économique n’a pas été assez prise en compte.» De jolies phrases mais rien de nouveau en fin de compte.

Des annonces qui demandent à être transformées en actes concrets

François Hollande et Macky Sall à Dakar le 12 octobre 2012 - © Reuters/Philippe WojazerSur quelques points, le discours de François Hollande semble marquer un retour à une tradition française d’accueil et d’entraide, à condition que ces promesses  ne retombent pas dans l’oubli aussi rapidement que certaines de ses promesses électorales : «Au niveau européen, une taxe sur les transactions financières sera bientôt en place avec onze pays. Pour la France, 10 pour cent au moins de son produit ira au développement et à la lutte contre les pandémies qui meurtrissent votre continent : le paludisme, la tuberculose, le sida. La part de l’aide française allant aux ONG sera par ailleurs doublée.»

Les étudiants et les artistes sont précisément visés par cette volonté de solidarité : «J’entends mettre fin à ce paradoxe absurde, qui fait que la France dans un passé récent a trop souvent fermé la porte à ceux-là mêmes qui voulaient y créer des emplois, y développer les échanges, participer à l’effort de recherche ou de création artistique ! Je souhaite que les procédures administratives soient simplifiées pour les étudiants, dès lors qu’ils sont motivés, talentueux, capables de subvenir à leurs besoins, mais aussi pour les artistes et les créateurs.»

Enfin, et cela concerne tout particulièrement le Gabon, Total et Eramet en tête, «Nous voulons permettre aux États africains de négocier de meilleurs contrats avec les multinationales étrangères, par exemple dans le secteur minier. C’est pourquoi la France mettra en place, avec la Banque mondiale, une facilité financière pour renforcer l’assistance juridique aux pays africains dans la négociation de leurs contrats. Il s’agit de permettre aux pays africains de percevoir un juste prix pour leurs ressources. Nous soutiendrons donc un renforcement de la réglementation européenne en faveur de la transparence des comptes des entreprises extractives. Une transparence réelle, avec des comptes.»

Le mali et sa partition dramatique ont aussi été évoqués par François Hollande, sur la base d’exhortations à réagir qui préfigurent sans doute la prochaine tentative de reconquête du Nord par la Cedeao : «C’est votre sécurité qui est en jeu, c’est aussi la nôtre, celle de l’Europe qui connaît la valeur inestimable de la paix pour laquelle elle a obtenu aujourd’hui l’illustre récompense du prix Nobel. (…) «Les horreurs actuelles ne peuvent plus se poursuivent; ces mausolées détruits, ces mains coupées, ces femmes violées…» dit François Hollande. «Le Mali a fait appel à la communauté internationale et demande un soutien. Nous devons le lui apporter, avec la Cedeao, avec l’Union africaine, avec l’Union européenne, avec les Nations Unies, car la responsabilité première reviendra aux Africains. La France apportera un appui logistique. Mais à sa place. C’est dans cet esprit que je conçois la résolution de la crise malienne.»

Sur la présence militaire en Afrique, le président français a parlé de respect pour les justifier, sans bien expliquer ce qu’il entend par là : «Le respect, c’est une définition parfaitement claire de la présence militaire française en Afrique. Celle-ci ne pourra se poursuivre que dans un cadre légal et dans la transparence. (…) Ces accords ne contiendront plus de clauses secrètes. J’irai au bout de cette démarche. Je tire les enseignements des crises que nous avons à affronter : un dispositif ne doit pas être figé, il doit s’adapter, et privilégier la réactivité plutôt qu’une présence statique.»

Il s’agit donc, au final, d’un discours très plaisant et parfois même rassurant pour tous les Africains qui souffrent de l’absence de liberté, de la criminalité économique, du pillage de leurs ressources et de leurs forces vives, mais qui semble construit autour d’une idée dominante : préserver ce qui peut l’être encore des acquis de la France dans certains pays d’Afrique. Dans la situation désastreuse où se trouve son économie, on devine que les richesses inexploitées du continent, de plus en plus convoitées par le reste du monde, sont une planche de salut pour l’hexagone, quitte à partager enfin plus équitablement le produit de ces richesses avec les peuples indigènes pour pouvoir emporter le marché. Car François Hollande joue gros en se fâchant avec les dirigeants réputés plus où moins mal élus de l’Afrique francophone, dans l’espoir de maintenir une certaine influence de son pays auprès de ceux qui les suivront. Place aux actes maintenant, tant il est facile de parler et dénoncer, d’autres l’ont fait avant lui, puis d’oublier ses promesses une fois rentré à la maison.

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