Auteur de livres sur la franc-maçonnerie africaine, ancien Grand commandeur du suprême conseil maçonnique du Congo, membre fondateur du Grand Orient et Loges associées du Congo (Golac), Joseph Badila a livré par le passé une interview fort instructive sur les principes maçonniques et la pratique du pouvoir en Afrique centrale. On retrouve les cas du Gabon et du Congo dans cet entretien titré à l’origine «On ne peut pas être dictateur et franc-maçon». La franc-maçonnerie hors des clichés habituels.

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Publiée en septembre 2015 sur Mondafrique, l’interview de Joseph Badila est d’une troublante actualité. Celui-ci est l’auteur de «La franc-maçonnerie en Afrique noire francophone» et de «Les francs-maçons et l’Afrique noire», ouvrages respectivement parus en 2014 et 2016. Titré «On ne peut pas être dictateur et franc-maçon», l’entretien livre une vision de la franc-maçonnerie inconnue du grand public et rappelle qu’au Gabon les membres de cet ordre tiennent tous les leviers de commandement du pays, avec les résultats catastrophiques décriés par le gros de l’opinion nationale et internationale, aussi bien au niveau économique que politique.

L’initiation des chefs d’Etat contestée par les puissances maçonniques

Joseph Badila, ancien Grand Maître franc-maçon, Très-Puissant Souverain et Grand Commandeur, fustige les chefs d’État africains francs-maçons qui ne sont pas démocrates. © Gabonreview/Capture d’écran

L’ancien Grand Commandeur du Suprême Conseil maçonnique du Congo rappelle d’entrée de jeu que «la franc-maçonnerie est universelle. C’est-à-dire que les valeurs qui sont propres aux maçons occidentaux, le sont également pour les maçons africains», comme pour indiquer qu’il ne saurait y avoir de customisation ou de tropicalisation des principes de la célèbre société secrète. C’est sans doute à ce titre, qu’à Seidik Abba, son intervieweur, lui faisant remarquer que des «chefs d’Etat se réclamant de la franc-maçonnerie ont aujourd’hui, une gouvernance amenant à s’interroger sur les valeurs de la franc-maçonnerie», le grand commandeur et expert en question maçonnique en Afrique rappelle qu’en Europe, depuis les années 90, l’initiation des chefs d’Etat par  la grande loge nationale française est controversée au sein de la Conférence des puissances maçonniques.

Nec plus ultra à ce qu’il parait, on ne compte pourtant plus les présidents Africains se faisant initier ou introniser sitôt parvenus à la tête de leurs pays. Il en a ainsi été au Gabon pour Ali Bongo, bombardé grand maître de la Grande loge du Gabon, le 31 octobre 2009. Soit, deux semaines seulement après sa toute première prestation du serment présidentiel.

Tribulations de l’«installateur» maçonnique d’Ali Bongo

Bien qu’initié auparavant, le président gabonais n’avait jusque-là que le grade d’assistant grand maître, ainsi qu’en témoignait alors, selon des sources maçonniques, le tablier blanc qu’il portait au moment de son intronisation par François Stifani, alors grand maître de la Grande loge nationale française (GLNF). Ali Bongo faisait ainsi un bond de géant, puisque partant de trois niveaux au moins en dessous du sommet de la hiérarchie, où il accédait à 53 ans alors. François Stifani finira par payer son pistonnage en se faisant suspendre de la franc-maçonnerie régulière française en décembre 2012 (lire «Les tribulations de Stifani, «installateur» maçonnique d’Ali Bongo» ).

Pourtant, selon Joseph Badila, le plus important pour un maçon, «n’est pas de recevoir la lumière en tant que telle, mais la lumière philosophique». Or celle-ci ne s’acquiert réellement qu’au bout d’un long cheminement d’ingestion de connaissances. «Croire qu’un chef d’Etat recevant la lumière deviendra un dirigeant accompli, ce n’est pas évident. Lorsqu’aujourd’hui, nous avons des chefs d’Etat africains se comportant comme ils le font (…) en réalité, ils ont une carence, un déficit de culture maçonnique

Le narrateur privilégié de la grande et petite histoire de la franc-maçonnerie en Afrique noire indique que certains africains viennent à la franc-maçonnerie «parce qu’ils pensent que c’est un milieu de pouvoir». C’est pourquoi, explique-t-il, «nous avons des chefs d’Etat qui ont trahi l’esprit maçonnique». Le franc-maçon doit «travailler à sa propre perfection, car il (lui) faut s’améliorer, opérer une mutation. Comme nous le disons nous-mêmes : la loge est un lieu de veille sociale, culturelle et même politique.»

Exemples du Congo et du Gabon

Et lorsque Seidik Abba, l’intervieweur,  fait remarquer que parmi les chefs d’Etat maltraitant leurs peuples ou ayant une gestion catastrophique de leurs pays, «certains sont des hauts gradés au sein de la franc-maçonnerie de leurs pays respectifs», l’auteur de Les francs-maçons & l’Afrique – une rencontre fraternelle rétorque :  «Ceux dont vous parlez sont des frères qui ont été reçus dans la franc-maçonnerie et ont été catapultés Grands maîtres, sans s’imprégner de ce cursus. C’est un long processus : on ne forme pas un maçon en cinq ans, c’est un long processus, c’est une université permanente.»

Arrive alors l’interrogation-remarque de Seidik Abba, l’intervieweur : «le Congo ou le Gabon, par exemple, dirigés par des maçons, auraient dû être dans une situation bien meilleure que celle d’aujourd’hui». En réponse de quoi le maître maçonnique assène : «Absolument ! L’on ne peut pas être franc-maçon et dictateur. Il y a là une grande incompatibilité. Lorsqu’on est franc-maçon, l’on travaille pour libérer le monde (…) Donc, lorsqu’on voit les pays de ces dirigeants francs-maçons, en plus du Gabon et du Congo, il faut interpeler le dirigeant qui pense que lorsqu’on est franc-maçon et chef d’Etat, il faut s’éterniser au pouvoir. Non. La franc-maçonnerie est une institution philosophique, progressive et philanthropique. La philanthropie c’est aimer l’univers, aimer les hommes… Et vous ne pouvez pas me convaincre que vous aimez les hommes alors que vous les martyrisez, que vous êtes incapables de créer toutes les conditions pour que la démocratie soit ce canal permettant à nos pays de se moderniser

Paul Mba Abessole aux francs-maçons

Toutes choses qui ramènent au souvenir de la lettre ouverte de Paul Mba Abessole aux francs-maçons du Gabon. Autour de la campagne électorale pour la présidentielle de 1998, l’alors leader du Rassemblement national de bûcherons (RNB), avait publié une adresse aux «frères lumière» du Gabon. Les appelant à reconnaitre leur responsabilité dans la situation déplorable du pays à tous les niveaux, il leur rappelait qu’ailleurs dans le monde la franc-maçonnerie était porteuse de lumière civilisatrice, mais qu’au Gabon elle avait travaillé à la promotion de l’obscurantisme ; ailleurs dans le monde les francs-maçons étaient des bâtisseurs, au Gabon ils se sont illustrés dans la destruction. En 1996 déjà, dans son journal Le Bûcheron, le prêtre défroqué et opposant historique avait, selon Jeune Afrique, qualifié la franc-maçonnerie gabonaise de «corrompue».

L’organisation secrète, aujourd’hui banalisée sinon folklorisée au Gabon par des recrutements en série et sans réelle sélection, y passe désormais pour un rite où l’initiation vaut gage de fidélité envers le pouvoir, la soumission au maître allégeance au président et donc garantie d’accéder aux meilleurs postes de l’administration et du parapublic. Avec tous les procès en sorcellerie instruits à son endroit par les préjugés, la franc-maçonnerie gabonaise gagnerait certainement à repartir à ses fondamentaux spirituels, moraux et intellectuels.