En marge de l’atelier de formation des journalistes membres de l’Union de la presse francophone sur la gestion durable et la gouvernance forestière organisé du 8 au 9 décembre 2016, le coordonnateur programme forêt du WWF Cameroun, Norbert Sonne est revenu dans cette interview sur l’écosystème du Bassin du Congo et sa particularité.

Le coordonnateur programme forêt du WWF Cameroun, Norbert Sonne. © Gabonreview

 

Gabonreview : Les pays du bassin du Congo vivent dans un paradoxe : forêts riches, pays pauvres. Quel type de modèle pour que l’égalité soit établie : forêts riches-pays riches, tout en préservant la ressource ?

Norbert Sonne : C’est évident que les pays du Bassin du Congo possèdent des forêts riches. Mais il faut aussi reconnaitre que forêt riche ne veut pas obligatoirement dire pays riche. Toutefois, il est à reconnaitre qu’une forêt riche peut contribuer à l’enrichissement d’un pays, à condition qu’une bonne valorisation des ressources forestières soit faite et que les revenus générés soient bien gérés. C’est aussi une question de présence  des autres ressources. On peut avoir des forêts riches, et être pauvre en d’autres ressources. Dans notre cas, nous avons comme la chance d’avoir des forêts riches et autres ressources également, notamment les mines, le pétrole…

Toutefois, il est à reconnaître que les forêts contribueraient moins au développement des pays du Bassin du Congo qu’elles ne peuvent. Déjà une bonne partie de nos bois est exportée à l’état relativement brute ce qui fait qu’on perd beaucoup sur la chaîne de transformation en termes de valeur ajoutée, en termes de l’emploi, des taxes et autres. Il faut aussi noter que nous avons un problème au niveau de la gouvernance, parce que le Bassin de Congo est cité comme une des zones où l’exploitation forestière illégale est récurrente. Ce qui voudrait dire, qu’il y a une bonne partie de ces ressources qui est  prélevée par les individus et qui échappent certainement au système de taxation, mais également à la production de la valeur ajoutée sur la chaîne.

Certains pays ont créé des parcs nationaux pour protéger des riches sanctuaires écologiques. Or, ces parcs font une ponction substantielle sur le patrimoine économique et culturel des populations riveraines, privées de ce fait des ressources (terrain de chasse, pêche, agriculture, cueillette). Comment garantir une coexistence pacifique entre les populations et ces parcs ?

Il faut noter que la création des parcs nationaux bénéficie d’une approche participative et dans cette démarche, on prend en compte les besoins des populations locales. Si je prends le cas du Cameroun, les parties prenantes, populations locales et autochtones y comprises, sont consultées. Cette démarche permet d’éviter d’inclure le terroir villageois des communautés dans les parcs nationaux de manière à laisser à ces dernières suffisamment d’espace pour leurs diverses activités (aussi bien économiques que socio-culturelles). En fait, la création d’un parc national suivant une démarche unilatérale fragilise la survie de ce parc, car n’ayant pas l’adhésion des parties affectées.

En synthèse, la création d’une aire protégée est précédée par un ensemble d’études et on prend en compte, autant que possible, les besoins des populations locales.

Pourtant, il arrive de constater dans la sous-région, des endroits où les parcs nationaux ont été créés et où les populations riveraines se plaignent d’être privées de ce qui participe à leur quotidien, entre autres la chasse, la pêche la cueillette. Qu’est-ce qui justifie cette situation ?

Personne n’aurait le plaisir de se voir soustraire certaines ressources. La création du parc national limite évidemment les possibilités que les gens avaient hier par rapport à certaines ressources. Je pense que c’est une question de comparaison entre aujourd’hui et hier.

La gestion durable du domaine forestier est dans tous les discours aujourd’hui. Concrètement, comment parvenir à la durabilité et à quelle échelle ?

Je pense que la durabilité sur ses trois dimensions : écologique, économique, sociale, passe par l’application des bonnes pratiques environnementales et sociales en matière de gestion forestière. Les prescriptions d’aménagement doivent être aussi conformes que possibles à ce qui permettrait le renouvellement de la ressource. Le mécanisme de partage des bénéfices, soit-il au niveau national où local, doit être suffisamment  équitable afin que chaque acteur se sente suffisamment concerné par la préservation de la ressource. La mise en œuvre des dispositions légales, le mécanisme de sanction des infractions des exploitations forestières illégales doit être suffisamment effectif pour dissuader toutes les personnes qui voudraient se lancer dans l’activité illégale. En somme, la durabilité passe par une bonne planification, le respect des prescriptions d’aménagement, un partage équitable des revenus issus de l’exploitation forestière et la mise en œuvre de dispositions légales en matière des répressions de tout ce qui serait contraire à la loi.

Il est à noter que la durabilité ne concerne pas seulement le bois, elle concerne également les produits forestiers non ligneux, les fruits, les écorces, les animaux, les cours d’eau. En sommes, elle s’applique à toutes les ressources qui se retrouvent dans un écosystème forestier. La durabilité est intégrative.

L’exploitation forestière, la pression démographique, la chasse illégale font peser une menace sur la disparition de plusieurs espèces animales. Quelle stratégie pour mieux protéger la faune ?

Il faut commencer par une gestion effective et durable des parcs nationaux. Il faut dire que les aires protégées constituent une zone de concentration de la faune. Il faut également passer par les pratiques  d’aménagement forestier ou de gestion du domaine forestier  qui prend en compte la faune. Il faut éviter de voir l’aménagement forestier sous le sens de l’aménagement forestier qui consiste à remplacer un arbre, mais prendre en compte les besoins des animaux. Est-ce que les opérations forestières respectent les espaces vitaux des animaux? Le cycle de reproduction, les déplacements? Tous ces éléments doivent être pris en compte. Même quand on met en place des infrastructures, quand on construit les barrages, les routes, les chemins de fer, est-ce qu’on a pris en compte ce qu’on peut appeler les couloirs de migration des déplacements des animaux. Est-ce qu’on ne perturbe pas leur habitat? Est-ce qu’on ne fait pas obstruction à leur passage ? Tous ces éléments-là doivent être pris en compte pour se rassurer que la faune est toujours là. évidemment, il y a un autre élément qu’il faut, notamment comment on combat le braconnage ou encore de nos jours la criminalité faunique? Comment est-ce que le mécanisme de surveillance est suffisamment fort pour détecter tous ces criminels fauniques ? Et si jamais on attrape des personnes impliquées dans ces actes, comment le mécanisme de répression, de sanction se fait avec la plus grande célérité pour dissuader les potentiels individus intéressés à cette activité ?

Le développement durable exige des réformes, de l’expertise et surtout de financement. Quelles solutions vous en tant qu’expert préconisez  dans cette direction ?

Je me dis qu’il faut prendre en compte les trois dimensions du développement durable ; économique, sociale et environnementale. Approcher le développement durable sous l’angle économique est important, mais l’aborder sous les prismes social et environnemental est fondamental voire crucial. Et pour le faire, il faut développer l’expertise au niveau du secteur public, du secteur privé et au sein de la société civile. La capacité de ces acteurs de pouvoir transcrire le développement durable du concept à la pratique est indispensable pour notre appropriation du développement durable. Est-ce que les pouvoirs publics ont les capacités requises pour donner les orientations et directives en matière de développement durable ? Est-ce que les entreprises ont les capacités techniques pour mettre en œuvre les principes qui vont conduire au développement durable ? Est-ce que la société civile est suffisamment outillée pour jouer un peu ce double rôle d’accompagnement et de contrepoids ou de chien de garde ? Je pense que c’est ça le challenge central du développement durable.

Quant au financement, je pense qu’il important mais il n’est pas pour moi, l’élément central, puisque c’est plus une question de mentalité, une question organisationnelle que de financement.