La réquisition de la SEEG, l’échec des négociations avec Veolia qui pourraient conduire au procès, les problèmes récurrents de l’approvisionnement en eau et en électricité, les projets structurants en phase de réalisation, l’énergie propre en marche, FE 2… Patrick Eyogo Edzang revient avec Gabonreview sur le bilan de ses 16 mois passés à la tête du ministère de l’Eau et de l’Energie. Un bilan qu’il juge «globalement positif» pour «une année chargée».  

Patrick Eyogo Edzang, ministre de l’Eau et de l’Energie, le 10 décembre 2018, à Libreville. © Gabonreview

 

Seize mois quasiment après votre nomination à la tête du ministère de l’Eau et de l’Energie, un ministère hautement stratégique, quel bilan faites-vous aujourd’hui ?

Je crois que c’est un bilan globalement positif. Nous avons trouvé un secteur qui était relativement sclérosé, avec un contrat et un opérateur monopolistique qui avait un ascendant particulier sur l’ensemble du secteur et qui sevrait de finances l’ensemble des acteurs. Et, bien entendu, il y avait un manque d’investissement important, des délestages récurrents, un manque d’eau permanent et beaucoup de tensions. Il était donc important pour nous de réagir pour réorganiser le secteur. La première chose a été de mettre un terme au contrat de Veolia. Ça c’est un premier bilan.

Le deuxième bilan, c’est sur le plan du développement des futures infrastructures, puisqu’il a fallu reprendre de manière bien précise la vision du chef de l’Etat déclinée dans le Plan stratégique Gabon émergent, ensuite le mettre en musique par rapport aux outils que nous avons pour investir, notamment le Fonds gabonais d’investissement stratégique (FGIS), et de voir avec eux la possibilité de faire avancer les dossiers rapidement. Chose que nous avons faites sur beaucoup de barrages. Alors, les fruits de l’ensemble de cette stratégie pourraient se mesurer dans trois à quatre ans, puisqu’il faut quand même un certain nombre de temps pour pouvoir préparer juridiquement les contrats, signer et négocier les contrats de concession avec les partenaires et enfin faire des appels d’offres pour trouver des “EPCistes” comme on les appelle dans le jargon, qui vont construire. Ensuite, de pouvoir inaugurer.

Grosso modo, je dirais que ça a été une année chargée pendant laquelle nous avons énormément travaillé, et où nous nous sommes énormément dépensés. Nous sommes allés au contact des investisseurs à l’étranger. Aujourd’hui, je suis relativement satisfait.

L’un des dossiers chauds auquel vous vous êtes confronté a été celui relatif à la nationalisation de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG). Vous avez retiré à Veolia la concession qui la liait à l’Etat gabonais. Que pouvez-vous dire à ce jour à vos compatriotes ? Cette décision était-elle la bonne ? Porte-t-elle déjà des fruits ?

Cette décision était la bonne pour une raison très simple : un groupe étranger, quel qu’il soit est là pour faire du chiffre. Or, c’est vrai que l’Etat a manqué de vigilance sur le contrôle de cette concession pendant 20 ans. Lorsque nous nous en apercevons, il était déjà trop tard. Ce que nous avons fait, recadrer les choses. En réquisitionnant la SEEG, ça nous permet déjà de pouvoir avoir la vision en interne, parce que, à l’époque, nous ne pouvions même pas demander un véritable contrôle sur les réalités des problèmes que nous avions. Nous avions notamment abandonné la société GAUFF qui avait eu un appel d’offres pour contrôler les fuites de Libreville. Mais ce marché n’a pas abouti, parce qu’effectivement, Veolia ne voulait pas qu’on contrôle ses installations.

Aujourd’hui, nous avons une vision en interne qui nous permet de savoir exactement ce qu’il se passe, et nous, en tant que ministre et autorité de tutelle, avons réagi et venons, par le biais de l’Etat, de contracter auprès de la Banque africaine de développement (Bad), un prêt de 117 millions d’euros pour remettre à plat l’ensemble du réseau de distribution du «Grand Libreville». C’est-à-dire Ntoum, Owendo, Akanda, Libreville, qui s’étendra sur 18 villes du Gabon, parce que depuis 20 ans voire plus, aucun véritable investissement sous-terre dans les canalisations n’a été effectué. Nous disons donc qu’il était nécessaire de faire cette réquisition.

Nous avons également demandé l’indulgence des Gabonaises et des Gabonais parce que c’est un héritage que nous gérons. C’est qu’on dit que la SEEG c’était mieux avant, des fois que c’était mieux après, ça dépend des quartiers. Mais ce qui est sûr, c’est que c’est un héritage, et le chef de l’Etat nous a donné la latitude de pouvoir avancer et améliorer les choses dans le secteur.

Veolia a dénoncé cette réquisition, en évoquant une violation des règles du droit. Elle devrait vraisemblablement ester en justice. Le Gabon a-t-il des arguments convaincants pour faire face à ces accusations ?

La convention de concession telle qu’elle a été signée, en 1997, avait pris fin en 2017 et devait se prolonger par un changement de régime juridique, passant d’une convention de concession à une convention d’affermage. Je n’ai jamais vu dans le monde juridique le passage d’un contrat de concession à l’affermage sans prononcer d’abord la fin du premier contrat. Et la fin du premier, ça voulait dire que nous devrions regarder le bilan de cette convention qui n’a jamais été fait ni accepté par Veolia. Aujourd’hui, il y a même un problème d’acceptation des dégâts qu’ils ont causés sur nos investissements, etc. Nous leur avons donc demandé qu’ils fassent le bilan. Ils ont effectivement esté en justice et poussé des cris d’orfraie, comme on dit. Il n’en demeure pas moins que nous sommes allés à la négociation au Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), ça n’a pas abouti pour l’instant. Nous sommes donc en précontentieux. Le dossier avance, nous avons jusqu’au 16 février 2019, nous sommes prêts, nous avons un dossier en béton. Mais comme on dit, il vaut mieux un bon accord qu’un mauvais procès. Je crois donc qu’en ce moment, je ne peux pas en dire plus non plus, mais les choses avancent de notre côté. J’espère que nous trouverons une sortie négociée d’ici-là.

Dix mois après la réquisition de la SEEG, les populations continuent de se plaindre de nombreux délestages et de l’absence d’eau potable dans leur robinet.

En termes de coupures d’électricité et de stress hydrique, vous savez tout est chiffré et répertorié sur un tableau. Depuis que nous avons réquisitionné la SEEG, il y a moins de coupures que quand Veolia était aux commandes. Nous avons augmenté le rendement d’eau. Nous étions à 51%, c’est-à-dire que l’eau produite par la SEEG était facturée à quasiment 51%. Donc, lorsque Veolia produisait 1 litre d’eau, elle en facturait 1,5 litre. Aujourd’hui, nous sommes remontés à 56%, ce qui veut dire qu’on a augmenté le rendement de 6%. Même si c’est peu, on l’a toutefois amélioré. Ce qui veut dire qu’il y a un travail positif qui a été fait. Mais nous devons atteindre le rendement normal qui est dans les 80% concernant l’eau. C’est pour cela que nous avons négocié le projet avec la Bad pour que demain, quand on produit 1 litre d’eau, il y ait 800 millilitres qui seront facturés aux clients. Les gens seront donc satisfaits.

Le Gabon est entouré d’eau, comment comprendre que ses habitants ne parviennent que difficilement à jouir de cette abondance?

C’est un déficit d’investissement qui a causé la réquisition par l’Etat de la société en charge de faire la distribution de l’eau et de l’énergie dans notre pays, parce qu’effectivement, elle n’a pas suffisamment investi selon les termes du contrat que nous avons signé avec elle. Aujourd’hui, nous avons signé un partenariat FGIS-Aranove pour une usine à Ntoum 7 qui fournira dans 36 mois environ 140 000 m3 par jour. Et normalement, dans 24 mois on aura un rendement de 70 000 m3 d’eau par jour en attendant.

Abordons la question liée à la cherté de l’électricité depuis quelques temps. Il y a huit mois, avec 10 000 FCFA, on avait l’équivalent de 82 kWh, actuellement nous sommes quasiment à 74 kWh. Comment cela s’explique-t-il ?

C’est effectivement un débat que nous avons avec l’Agence de régulation du secteur de l’eau potable et de l’énergie électrique (Arsee), qui serait pour une baisse des tarifs de la SEEG. C’est également une des discussions que nous avons avec la SEEG, parce que dans le cadre de la convention de concession qui existait jadis, nous avons des augmentations mécaniques. Des augmentations qui s’expliquaient par l’inflation et par différentes situations. Chaque trimestre, nous augmentons un peu les prix de l’énergie et de l’eau. Aujourd’hui, j’ai sur ma table, pour le dernier trimestre, les prix proposés pour l’augmentation. Nous sommes en train de nous interroger sur le bien-fondé de cette augmentation. Personnellement, je n’y suis pas favorable.

Ces augmentations sont-elles consenties pour financer des investissements ou s’agit-il simplement du respect des clauses contractuelles ?

Vous savez, c’est une question de coût. Si vous avez le gasoil qui augmente, ça veut dire que la marge sur la production d’énergie sur le gasoil diminue. Si le gaz augmente, c’est également les turbines à gaz que nous utilisons à la SEEG qui renchérissent le coût de production, et donc la marge diminue. C’est donc tout simplement l’effet inflation qui joue dans la gestion des prix et la grille tarifaire qui est constituée chaque trimestre, chaque année par l’opérateur.

Prévue pour durer 12 mois, la réquisition de la SEEG devra bientôt prendre fin. L’Etat prévoit-il déjà le lancement dans quelques semaines des appels d’offres ?

Il y a effectivement une loi qui encadre les réquisitions d’usage. Et au Gabon, c’est 12 mois, à la fin de ces 12 mois la réquisition est terminée, on doit théoriquement rendre la boîte à son propriétaire.

Qui est le propriétaire de la SEEG ?

Le propriétaire, c’est Veolia qui a 51% des parts.

Donc, logiquement, dans quelques mois Veolia devrait reprendre en main sa société.

Pour faire taire toutes les polémiques, je dirais simplement que Veolia ne reviendra jamais au Gabon.

Alors, à qui allez-vous restituer la SEEG ?

Nous avons obligation de sortir de l’imbroglio juridique. Par ailleurs, il faut rappeler que nous avons retiré la concession à la SEEG. Ce qui veut dire que la SEEG ne peut plus, même si elle existe, distribuer l’eau et produire l’énergie en République gabonaise. Donc, même si on rendait la société à Veolia, elle ne pourrait pas s’en servir. Juridiquement, nous allons sortir de la réquisition de la manière que nous aurons choisie (rire). Mais retenez qu’à partir du 16 février 2019, nous allons sortir de la réquisition. Il y a deux manières possibles : la première est de récupérer la SEEG via une négociation que nous pourrions parachever avec Veolia sur les 51% du capital qui lui appartiennent. Il existe une autre manière de sortir que je préfère ne pas dévoiler pour le moment.

Vos propos peuvent prêter à confusion, et les Gabonais pourraient penser qu’en février 2019 Veolia reviendra au Gabon.

J’ai bien été précis dans ce que j’ai dit, en affirmant que Veolia ne reviendra pas au Gabon. Par contre ce que je peux ajouter, c’est que le plus important pour le gouvernement est de finir avec la réquisition pour ensuite organiser sereinement le secteur. C’est-à-dire que si demain nous faisons appel à un nouveau partenaire ou repreneur, ce ne sera pas de la même manière. Ça ne peut pas être hégémonique : «Je fais le courant, l’électricité, je produis, je transporte, je commercialise, je suis de bout en bout». Non, on doit organiser le secteur de manière réglementaire et législative, avec un encadrement. Vous savez, le Gabon est petit. Nous n’allons pas faire comme si nous avions 50 à 100 millions d’habitants. C’est donc dire que la viabilité de la société dépend aussi de la modélisation que nous entendons donner au secteur. Nous avons des partenaires pour ça, à l’exemple de la Banque mondiale qui l’a fait dans plusieurs pays et qui serait prête à nous accompagner, nous avons la Bad et ainsi qu’un certain nombre de spécialistes pour organiser le secteur et le rendre viable. C’est quand nous aurons tout mis en œuvre que nous ferons appel à des partenaires s’il le faut.

En dehors du dossier lié à la réquisition de la SEEG, vous avez également à votre charge celui de la construction d’importantes infrastructures telles les barrages sur les Chutes de l’Impératrice Eugeunie, FE 2, Ngoulmendzim. Où est-on exactement ?

Les projets structurants, il faut bien savoir comment ça fonctionne. Nous étions récemment avec le chef de l’Etat sur le barrage le plus grand du monde, le Barrage des Trois-Gorges en Chine. Entre le moment où ils ont lancé l’idée de faire ce barrage, sa réalisation et sa mise en service, il s’est écoulé 17 ans. Ce qui veut dire qu’en un an, pour ces quelques barrages, nous avons monté l’escalier quatre à quatre. Les plus hautes autorités nous ont donné carte blanche pour pouvoir doubler les capacités énergétiques du Gabon d’ici trois à quatre ans.

Nous avons effectivement des projets qui sont dans le pipeline et qui sont relativement avancés, puisque nous avons négocié et signé les contrats de concession. Vous avez les avant-projets sous mer, les avant-projets détaillés. Pour éviter ce qu’il s’est passé avec les Chutes de l’Impératrice et FE 2 avec la société Coder avec qui nous avons eu des problèmes jadis, nous avons pris la précaution de faire appel à la facilité africaine, c’est-à-dire un organisme de la Bad qui nous permet d’avoir recours à des plus grands cabinets juridiques pour négocier avec l’investisseur, et qui aide la partie gabonaise à ne pas rentrer dans les schémas qui feront que lorsque nous avons un problème contractuel, l’Etat est condamné. Nous avons au sein du ministère une équipe de personnes aguerries à la négociation.

Nous avons donc pu avancer sur Dibouangui, Ngoulmendzime, Kinguélé Aval. Aujourd’hui où je vous parle, les négociateurs du ministère, ceux du FGIS et de la SEEG sont à Paris pour négocier avec Wärtsilä, un nouveau partenaire, pour la rénovation de la centrale hydroélectrique d’Owendo. Nous rentrons en négociation pour FE 2 sur un contrat de concession, nous avons Genser pour la construction d’une centrale thermique à Nkok et à Owendo. Nous avons donc avancé à vitesse grand “V”, pour pouvoir lancer ces projets dans les meilleurs délais, pour que la construction de ces ouvrages puisse commencer en 2019.

Où en est-on avec le projet de mix énergétique du Gabon ?

Aujourd’hui, le mix énergétique du Gabon, c’est environ 55% d’énergie thermique et 45% d’énergie hydroélectrique. Le mix énergétique, on doit le bouleverser. C’est le vœu du chef de l’Etat. La Caisse de dépôt et consignation (CDC), la société Ausar Energy et le ministère de l’Energie ont signé cette année pour huit centrales photovoltaïques hybrides. C’est-à-dire : à Ndjolé par exemple où il existe des groupes très bruyants, demain ce sont les centrales photovoltaïques qui vont alimenter la ville la journée et la nuit, quand il n’y a plus de soleil, on bascule sur les groupes. Ça va permettre de modifier forcément la consommation verte de l’énergie en énergie renouvelable. Nous sommes aujourd’hui en pourparlers avec des Turcs, également pour la construction d’une centrale photovoltaïque de 4MW solaires pour Mouila. C’est quasiment acté avec la SEEG comme partenaire. On veut donc inverser le mix énergétique pour que ce soit 80% d’énergie propre et 20% d’énergie thermique. Ça c’est une première chose.

La seconde chose, c’est que le 31 décembre 2017, le chef de l’Etat a lancé des mesures prioritaires présidentielles, notamment l’installation de 5000 lampadaires solaires. Aujourd’hui, le point que nous pouvons faire, c’est qu’il y a 4 513 lampadaires solaires qui ont été installés dans les neuf provinces du Gabon. On dira que ce n’est pas parfait mais les gens sont contents et en redemandent. Nous allons, je l’espère bien, continuer sur ce programme, parce que dans les villages éloignés, autour des lampadaires le soir, on met de l’animation et ça permet aux jeunes de réviser leur cours. C’est donc quelque chose de très porteur et de très positif.

Interview réalisée en partenariat avec L’Union