Figure charismatique de l’opposition gabonaise, membre fondateur de l’Union nationale, André Mba Obame est mort le 12 avril 2015 à Yaoundé au Cameroun. A l’occasion de la commémoration des trois ans de sa disparition (deux messes lui ont été dédiées la semaine dernière), Gabonreview a entrepris de lui demander une interview depuis le Panthéon spirituel des grands fils du Gabon où il a pris ses quartiers pour l’éternité. Des morceaux choisis de ses déclarations, discours, interviews et coups de gueule ont été agencés ici pour réaliser cet entretien, sorte de sermocination, prouvant que les idées de l’enfant terrible de l’Union nationale restent d’une troublante actualité et que son Gabon n’a pas changé.

André Mba Obame, le 2 septembre 2009 à l’entrée de la cité de la Démocratie. © Ph Jonas/oeildafrique.com

 

Gabonreview : De là où vous êtes comment voyez-vous le Gabon ?

André Mba Obame : Notre pays va mal et nous ne pouvons plus nous le cacher à nous mêmes. Je sais aujourd’hui que chaque Gabonais en a conscience. Chaque Gabonais, où qu’il se trouve et quel qu’il soit, sait que notre pays traverse un de ces moments qui déterminent pour longtemps l’avenir d’une Nation. Nous pourrions ici passer des heures à en designer les responsables. Cela ne nous sortira pas pour autant de cette situation qui inquiète désormais au-delà de nos frontières et jusque dans les allées du pouvoir établi.

Gabonreview : L’élection présidentielle de 2016 a été très contestée. N’est-ce pas un remake de la présidentielle de 2009 à laquelle vous étiez candidat ?

André Mba Obame : fragment de vie. © D.R.

André Mba Obame : [En 2009] l’adhésion du peuple Gabonais à l’offre politique que je lui ai présentée a été réelle, mais cela n’a pas suffi à porter le changement au pouvoir dans notre pays. Ainsi que vous et moi le redoutions, le PDG a usé de tous les moyens de l’État et pris en otage nos Institutions pour imposer au pouvoir un candidat que le peuple Gabonais a massivement rejeté dans les urnes. Au mépris le plus total de la volonté du peuple Gabonais, le candidat du PDG,  en prenant en otage les forces de sécurité et de défense ainsi que toutes les Institutions de la République, en tentant d’éliminer physiquement les autres candidats et les responsables politiques qui les accompagnaient, s’est imposé au pouvoir. Cette manière de procéder à un nom : Coup d’État. [Effectivement, 2016 ressemble à s’y méprendre à 2009].

Gabonreview : Plus précisément, même si cette question ressemble à la première, quel est votre diagnostic de l’état du Gabon depuis la réélection d’Ali Bongo Ondimba ?

André Mba Obame : Vous savez, au Gabon on se dit aujourd’hui comment se fait-il que quelqu’un ait pris tous les risques, exposé le pays à une crise politique sans précédent ? Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que le Gabon a reculé en quelques mois, à régressé sur tous les plans : au niveau des libertés publiques, bon c’est l’ancien ministre de l’Intérieur qui vous parle. Vous connaissez, à l’époque,  le cas Bruno Ben Moubamba, mais ils pourront vous dire qu’il y avait effectivement des inquiétudes à l’époque Omar Bongo. Mais si moi, l’ancien ministre de l’Intérieur, je vous dit qu’on a reculé en matière de libertés publiques. Nous avons de plus en plus une dictature émergente. Aujourd’hui, l’opposition ne peut pas organiser une manifestation. Aucune salle, aucune place publique ne lui est permise. Dans quelle démocratie l’opposition ne peut-elle organiser une manifestation publique ? Aujourd’hui l’opposition n’a pas accès aux médias publics, dans quelle démocratie en est-il ainsi ?

En 2010, un an seulement après avoir pris le pouvoir par la force, Ali Bongo avait effectué, en un an, plus de 80 voyages, à raison de cinq millions d’euros le voyage, soit 400 millions d’euros ! Il avait acheté un hôtel particulier à Paris à 100 millions d’euros. Même les Emirats avaient refusé de l’acquérir parce qu’ils le trouvaient trop cher… C’est la régression à tous les plans, même politique.

Il a une conception monarchique du pouvoir où la liberté de la presse, les droits fondamentaux sont bafoués. Maintenant il peut proroger les mandats des députés et son propre mandat. Les choses se sont dégradées depuis son arrivée en 2009.

Gabonreview : Que pensez-vous des acteurs et activistes politiques qui continuent d’escompter un soulèvement des masses populaires ou l’option de la force armée ?  

André Mba Obame : Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises et je le confirme ici devant vous une nouvelle fois : je ne crois pas en la violence. Je ne cautionnerai jamais la violence et les drames humains qu’elle engendre. Ce n’est pas un hasard si l’Afrique est en même temps le continent le moins démocratique du monde, le continent des guerres civiles,  le continent  des Coups d’État militaire ou électoraux et le continent le moins développé du monde.

Ce qui est en cause ce n’est ni l’avenir Myboto, Eyeghe-Ndong, Oye Mba (…) Ella-Nguema, Ben Moubamba [ou Jean Ping]. C’est l’avenir du Gabon qui est en cause. C’est à ce niveau, au niveau du Gabon qui dépasse nos modestes personnes, que nous devons hisser nos préoccupations.

André Mba Obame : fragment de vie. © D.R.

Gabonreview : Jean Gaspard Ntoutoume Ayi, l’un de vos poulains, a commis un texte indiquant que les deux chambres du Parlement se sont transformées en simples outils d’enregistrement des caprices d’un exécutif usant et abusant des ordonnances de loi, le Conseil économique et social, le Conseil National de la Communication ont été vidés de toute consistance institutionnelle. D’autres ont dépeint un tableau peu reluisant de la situation économique du pays. Partagez-vous leurs avis ?  

André Mba Obame : Le nouveau pouvoir PDG montre chaque jour un peu plus son vrai visage. La Constitution et les lois de la République sont violées chaque jour avec la complicité d’un Parlement qui n’a jamais si bien porté le nom de chambre d’enregistrement. Les libertés publiques, les libertés syndicales, les libertés d’association et les droits des partis politiques sont volontairement méconnus, laissant la place à l’arbitraire du pouvoir et au fait du prince. L’économie du pays est dans une situation catastrophique. Les dépenses ostentatoires du pouvoir sont en train d’assécher les caisses du Trésor public. Le Pouvoir est obligé d’user lamentablement d’artifices, tels [que les] emprunts (…), pour financer le paiement du service de la dette intérieure. Quelle misère ! Pauvre Gabon ! Malgré les avertissements de l’Union Nationale et les inquiétudes clairement exprimées par le FMI, le pouvoir conduit une politique budgétaire désastreuse qui ressemble à du pilotage à vue et ne vise qu’à servir les intérêts d’un clan d’oligarques.

Gabonreview : Certains contradicteurs du PDG s’étonnent de ce que votre formation politique l’Union nationale va présenter des candidats aux prochaines élections législatives qu’organise un pouvoir que vous n’avez pas reconnu et que Jean Ping non plus ne reconnait toujours pas. Quelle est votre analyse de la situation ?

André Mba Obame : Nous n’avons pas reconnu et ne reconnaitrons jamais à ce pouvoir la victoire à la dernière élection présidentielle (…) Nous allons faire la démonstration au pouvoir-PDG que l’Union nationale est bien plus qu’un parti politique (…) L’Union nationale est l’expression de la volonté et de la détermination du peuple Gabonais à prendre en main son destin. Ces élection [législatives] seront une répétition du scrutin majeur à venir. A cette occasion nous devons raffermir la dynamique unitaire de l’opposition. Il s’agit avant tout de barrer la route [au] PDG et de permettre qu’une lame de fond se lève. Je sais que les présidents [Nzouba Ndama], [Barro Chambrier] et Myboto ne ménagent aucun effort pour asseoir cette dynamique unitaire et j’invite l’ensemble des gabonais à les soutenir et à la dire dans les urnes. Il nous appartiendra ensuite d’élargir cette dynamique à l’ensemble des forces du progrès.

André Mba Obame : fragment de vie. © D.R.

Gabonreview : Pour changer de registre, revenons à une question que l’on s’est toujours posé : qu’est-ce qui est à l’origine de la rupture avec votre ancien ami et frère Ali Bongo ?  

André Mba Obame : Je dois dire que j’ai fait la connaissance de mon frère Ali, le 1er juin 1984. Contrairement à ce qui se dit, ce n’est pas lui qui m’a présenté au président Omar bongo Ondimba. Mais c’est celui-ci qui m’a présenté à Ali Bongo en me disant : «voici mon fils, j’aimerai que vous soyez des amis.» C’était le jour même de mon retour au Gabon après mon séjour comme opposant en France. Nous avons développé des rapports de complicité . Ali c’est mon frère, quoi qu’on en dise.

Gabonreview : Et qu’est-ce qui vous a brouillé ?

André Mba Obame : Il faut plutôt poser la question à Monsieur Ali, parce que c’est lui qui a tout fait pour qu’on me vire du gouvernement

Gabonreview : Y a-t-il un aspect des choses que nous n’avons pas abordé et dont vous tenez à parler. Sinon, livrez-nous votre mot de fin…

André Mba Obame : [Ce qui est important, c’est le Gabon. L’avenir du Gabon]. Le Gabon de mes rêves est celui où les forces de défense et sécurité sont au service du peuple et non d’un homme, d’une famille, d’un clan ou d’un parti politique. Le Gabon de mes rêves est celui où la liberté d’opinion est respectée et pas celui où des fonctionnaires sont opprimés du fait de leur appartenance politique. Le Gabon de mes rêves est celui où la liberté de la presse est reconnue et sacralisée et pas celui où la régulation prend des allures de justice de puissants. Le Gabon de mes rêves est celui où la liberté d’aller et venir est garantie et pas celui où des listes noires sont établies. Le Gabon de mes rêves est celui où l’égalité des chances est une réalité pas celui où les liens familiaux, sanguins ou matrimoniaux confèrent des passe-droits. Le Gabon de mes rêves est celui où le sentiment patriotique l’emporte sur toute autre considération, non celui où la mention «coutume» figure dans l’acte de naissance. Le Gabon de mes rêves est celui qui réconcilie tous ses enfants.

Ensemble continuons ce combat pour libérer le peuple Gabonais de ce pouvoir illégitime, de cette dictature émergente qui compromet chaque jour un peu plus l’avenir de notre pays. Libérons le Gabon de cette oligarchie d’amateurs qui, depuis le coup d’État électoral du 3 septembre 2009, s’est installée au pouvoir par la force !

NDLR : Les réponses ci-dessus d’André Mba Obame ont été tirées des médias suivants : Echos du Nord, L’Express, Africa 24 mais aussi de nombreux de ses discours.