Luc Lemaire a tiré sa révérence et quitté l’aventure Gabonreview le 27 mars 2013, à l’âge de 102 ans, c’est-à-dire à 51 ans X 2. Car, vivre jour et nuit pendant 51 ans, c’est littéralement vivre 102 ans. L’homme qui ne dormait presque jamais et dont l’essentiel du passage sur la planète bleue a déjà été racontée ICI, a produit une multitude d’«Editos». Des  morceaux choisis  de ces écrits,coups de gueule au franc-parler déroutant, ont été agencées ici, en une sorte de sermocination, pour réaliser cette interview. L’entretien fictif prouve qu’un an après la disparition de Luc Lemaire, son Gabon n’a pas tant changé que ça et ses idées sont toutes fraiches encore. L’esprit de Gabonreview. Cet article, non actualisé, est paru pour la première fois le 27 mars 2014, sur Gabonreview.

Luc Lemaire : fragments de vie. © Gabonreview

 

Gabonreview : Tu as quitté la terre des hommes en décollant de l’Hôpital d’instruction des armées, communément appelé Hôpital militaire de Melen et considéré comme le nec plus ultra en matière de santé au Gabon. Mais avant tu avais séjourné à la clinique Chambrier près d’une semaine durant. Que penses-tu, en dernier recours, du système médical gabonais ?

Luc Lemaire : Comparativement à ses voisins, le Gabon dispose d’un nombre important de médecins, de pharmacies et de centres de santé. Pourtant, la population est très mal soignée. On meurt au Gabon de maladies qui se soignent, qui pourraient être considérées comme bénignes, et dont la plupart des traitements sont à la fois peu onéreux et pris en charge par diverses structures. Le problème, c’est que pour un médecin compétent et responsable, on en trouve 10 dont le principal souci est de s’enrichir. Les cliniques et cabinets médicaux fleurissent au même rythme que les églises éveillées, parfois équipées de bric et de broc, au personnel sous payé et peu compétent, avec pour seule vocation la vénalité. Les médecins sérieux ne peuvent s’empêcher, par exemple, de conseiller à leur patients les rares laboratoires d’analyses médicales fiables tant les autres sont véreux. Les consultations sont rapides, bâclées et parfois organisées pour faire revenir le patient aussi souvent que possible afin de lui extorquer le plus d’argent possible.

C’est l’État, et lui seul, qui pourrait améliorer sensiblement l’hygiène de vie des gabonais, en commençant par leur fournir des villes propres, de l’eau potable en quantité suffisante, en mettant en place de véritables campagnes de désinsectisation afin de faire baisser l’hécatombe paludéenne ou en développant un véritable contrôle sanitaire des denrées alimentaires, vendues dans les boutiques mais aussi dans les rues. Personne ne peut mesurer aujourd’hui combien de gens succombent aux intoxications alimentaires du fait des ruptures de la chaîne du froid pour les produits surgelés, des poulets et poissons grillés alors qu’ils sont impropres à la consommation ou de l’usage d’huile de friture usagée et fortement cancérigène. Ce n’est pas chercher querelle aux uns ou aux autres, ou bien alors à tous, que de déplorer l’absence dramatique de politique de santé publique au Gabon.

Dans l’un de tes textes,  tu es parti d’une longue explication de ce que sont les économies émergeantes, plus particulièrement les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), pour déduire que «le Gabon doit se méfier de ses certitudes». Pourquoi ?

[En effet], que vient faire le Gabon dans ce combat de géants ? En cherchant à s’accrocher au train de l’émergence, le Gabon a construit son plan de relance économique sur des modèles semblables à ceux qui ont fait la réussite de ces pays : développer une industrie fondée sur ses ressources naturelles. Certes, le plan de développement a eu l’intelligence d’intégrer, bien avant ceux des BRICs, la variable environnement qui est un facteur de réussite puissant pour l’avenir, mais il tarde à mettre en œuvre ce qui caractérisera immanquablement les réussites économiques à moyen terme, le Gabon des services. Annoncé à égalité d’importance avec le Gabon industriel et le Gabon vert, force est de reconnaître que rien de bien sérieux n’a été entrepris jusqu’à présent dans ce domaine.

Dans un pays vierge de toutes infrastructures ou presque, hélas pour nos parents, il est possible de passer directement dans la modernité sans passer par l’ère pré-industrielle. Nos voisins ont encore de nombreux obstacles à surmonter, à commencer par l’alphabétisation, et un Gabon fournisseur de services high-tech ou de formations de haut niveau pour la sous-région n’est pas un inaccessible. Reste à savoir si l’administration peut être réformée pour faire oublier son incroyable incompétence et si la population elle-même est prête à tourner le dos à la rente viagère que constituait jusqu’alors pétrole et extraction minière, pour entrer dans le monde des services. Ce qui reste à prouver.

A l’adresse des gouvernants du Gabon, tu as indiqué que «le vrai développement c’est d’investir dans les PME locales, pas de les affamer». Les PME gabonaises n’ont-elles donc pas de travail, pas de grain à moudre ?

Il y a qu’en 2009 et les promesses électorales avaient suscité de nombreuses attentes, en particulier dans les rangs des entrepreneurs gabonais. Un avenir radieux leur était promis dans un pays où tout était à faire… à faire avec des entreprises locales, entendait-on.

Certes, des annonces sont faites régulièrement, des annonces sans suite. La Chambre de commerce a bien été réformée, mais sans changements visibles en terme d’efficacité. La DGI s’est modernisée, ce qui devrait être le gage d’une plus grande équité fiscale, mais tant que l’usage des fruits de l’impôt par l’État sera aussi opaque, cela ne réjouit personne. Les marchés d’État, dans les faits, restent la chasse gardée des amis du pouvoir, tout du moins des amis des donneurs d’ordre, et il ne pourrait en être autrement tant qu’on demandera aux PME locales de préfinancer les travaux sans appui clair des banques. Une PME n’a pas de véritable trésorerie, ne dispose pas d’un trésor de guerre. On attend toujours ce grand plan de développement des PME, annoncé durant la campagne et régulièrement servi dans les discours officiels, mais qui apparaît aujourd’hui comme un serpent de mer.

Toujours avec ce franc-parler, tu avais dénoncé, ces «Grands travaux qui n’en finissent pas et petits travaux bâclés». Du gabono-pessimisme, pourrait dire Alain-Claude Billie By Nzé, le porte-parole de la présidence gabonaise…  

Personne ne remet en cause la volonté du président de la République de faire de Libreville une ville moderne et accueillante, mais le moins que l’on puisse remarquer, c’est que rien ne va dans ce sens. Entre des grands travaux dont on ne voit pas le bout et de petites opérations qui multiplient incompétence, amateurisme et fumisterie, Libreville ressemble de plus en plus à un chantier sans queue ni tête.

«Libreville ne ressemble pas à une ville moderne. (…) Les chantiers initiés depuis deux ans montrent à suffisance notre volonté de hisser le Gabon au rang des pays émergents. On s’emploie pour cela à urbaniser Libreville», déclarait Ali Bongo le 16 novembre 2011, lors de la clôture de sa tournée républicaine dans l’Estuaire. [Trois ans] plus tard, les ordures ménagères s’entassent toujours un peu plus aux coins des rues, les trottoirs restent impraticables pour les piétons, les chantiers semblent abandonnés et les jardins des bâtiments officiels ressemblent plus que jamais à des brousses.

Les quelques opérations de déguerpissement des espaces publics, brutales, qui devaient permettre de remettre un peu d’ordre dans la ville se sont soldées par des échecs patents faute de réflexion préalable et de suivi. Des bâtiments ont été détruits, des commerçants chassés des trottoirs, des habitations coupées en deux, pour rien semble-t-il puisque les ruines sont restées en l’état, sans que rien de neuf ne vienne les remplacer.

Si quelques axes routiers ont été rénovés, il s’agit  pour la plupart de projets de longue date, rien n’a vraiment changé dans Libreville. Les voitures continuent de slalomer entre les trous, des ponts menacent de s’effondrer […] et la route du Bord-de-Mer reste le passage obligé de ceux qui veulent se rendre en ville. Un parcours fastidieux et embouteillé du matin au soir.

Là, tu t’en prends au gouvernement gabonais. Mais, on t’a vu également t’en prendre à la société civile gabonaise. Quelqu’un a-t-il jamais eu de grâce à tes yeux ?

Pour savoir qui gouverne un pays, il est utile de savoir qui paie qui et dans quel but véritable. Or, la plupart des composantes de la société civile sont pauvre et peu efficaces. Celles qui sortent du lot disposent nécessairement de moyens financiers conséquents. Leurs donateurs ne sont pas de simples particuliers : ce sont des organismes internationaux, de grands fonds de pension, des multinationales… et dans tous les cas de figure, des entités puissantes qui ne font rien contre leurs intérêts. Les ONG, en particulier, savent qu’elles ne doivent pas nuire à leurs sponsors si elles entendent continuer à disposer de financements.

Dans le langage politiquement correct du XXIe siècle, la société civile est sacralisée, revêtue des atours les plus purs et les plus nobles. Si certaines de ses composantes sont, en effet, de véritables moteurs pour la démocratie, pour le développement, durable ou pas, pour la lutte contre la pauvreté et pour l’amélioration des conditions de vie des populations les plus démunies, c’est loin d’être une réalité homogène. Les incursions récentes dans la politique au Gabon de certaines de ses composantes n’est peut-être pas le résultat d’une volonté délibérée d’obtenir des postes prestigieux et lucratifs, mais semble en contradiction avec ce qui fait sa crédibilité : rester en dehors du champ politique et se concentrer sur ce qui n’est pas, ou pas correctement, pris en charge par l’État. On pourrait comprendre cette dérive si elle défendait, à travers le programme d’un parti, la cause qu’elle s’est donnée à promouvoir. Ce n’est pas le cas au Gabon où les partis d’oppositions avouent eux-mêmes qu’ils n’en sont pas encore à présenter un programme de société précis. Il y a là une confusion des genres qui devrait, au minimum, inciter les dirigeants de ces ONG à faire preuve d’un peu plus d’humilité et à éviter d’affirmer qu’ils représentent l’ensemble de la société civile gabonaise.

Ah ouais ? Même l’opposition en prend au passage avec toi. Devrait-elle alors rester les bras en croix et oublier son idéal d’alternance ?

Ici comme ailleurs, l’alternance démocratique se fonde sur des personnes et non des idées. L’opposition dénonce des dérives autocratiques avérées, mais on se demande comment elle va les contenir si elle arrive au pouvoir. Va-t-elle sortir du jeu mondial ? Va-t-elle les remplacer par d’autres ? Va-t-elle se contenter de les maquiller sous des apparences plus démocratiques ?

Les hommes de pouvoir crédibles mis en avant par le monde politique gabonais appartiennent tous à l’oligarchie locale, ce milieu très fermé des dirigeants historiques, et se sont jusqu’à présent illustrés par leur défense forcenée d’une ploutocratie qui a su maintenir le Gabon dans un sous-développement patent. Le jeu politique gabonais n’est composé que de milliardaires, les autres se devant de rester à leur place, celle du servant. C’est là que se situe le problème, dans ces Assemblées inaptes et inutiles, et non dans le caractère dictatorial du régime mis en place par feu Omar Bongo, dont les institutions sont depuis toujours largement dévoyées. Et c’est là que se jouera l’avenir du Gabon : conserver un fonctionnement de village africain ou devenir une démocratie moderne. Mais pour cela, il faudra d’abord que chacun ose déclarer quel choix de société il défend pour le Gabon, dans un monde dominé par des pouvoirs qui sont tout sauf démocratiques.

De ton point de vue, il n’y a donc pas d’espoir pour le Gabon. Rien n’évolue et rien ne va évoluer ?

Si dans de très nombreux domaines la vie devrait être plus agréable aujourd’hui qu’hier au Gabon, on s’aperçoit que les frustrations, les attentes et l’absence de confiance dans les autorités ont rendu la vie quotidienne plus difficile, plus désagréable. Tout est à réapprendre alors que la marche forcée à l’émergence prônée par le pouvoir n’en laisse pas le temps. À cela s’ajoutent les maladresses des dirigeants, de tous les dirigeants, du pouvoir comme de l’opposition, les habitudes d’impunité des forces de sécurité et des fonctionnaires, le mépris de ceux qui ont pu profiter du changement de régime pour ceux qui ont chuté, l’absence d’adéquation entre l’éducation soumise et assistée des gabonais et les exigences d’entreprenariat et de prise de responsabilité imposées par la nouvelle doctrine économique… Tout semble réuni pour que la violence prenne la place de la réflexion et du dialogue, pour que la mauvaise foi l’emporte sur la tolérance, pour que le populisme prenne le pas sur l’intelligence.

NDLR : L’entièreté des arguments et analyses du défunt Luc Lemaire dont sont extraits ses réponses dans cette sermocination, sont consultables dans de nombreux articles de la rubrique Edito de Gabonreview