Lorsqu’on parle de pays émergents, on pense évidemment aux dragons asiatiques. Mais ça, c’était avant ! Car les véritables pays émergents aujourd’hui, ce sont les BRICs : Brésil, Russie, Inde et Chine. Le Gabon a-t-il raison de se fier à leur ascension fulgurante pour leur emboîter le pas ?

Une nouvelle classe moyenne apparaît en Afrique, et au Gabon, qui attend plus de services - © D.R.

Une nouvelle classe moyenne apparaît en Afrique, et au Gabon, qui attend plus de services – © D.R.

Passés inaperçus jusqu’en 1981, jusqu’à ce que la SFI mette en place sa base de données sur les marchés émergents (IFC en anglais, membre du Groupe de la Banque mondiale, l’IFC est la plus importante institution mondiale d’aide au développement dont les activités concernent exclusivement le secteur privé), il n’existait aucun moyen de mesurer les performances boursières d’un groupe représentatif de ces marchés, handicap de taille comparé aux autres indices internationaux faussés en faveur des pays développés comme l’Allemagne, le Japon et l’Australie. Ce n’est qu’à partir de ce nouvel indice fiable que les investisseurs commencèrent à orienter des financements vers des pays comme le Mexique et la Corée du Sud. Mais ceux que l’on nomme aujourd’hui les BRICs étaient invisibles de la finance internationale. Jusqu’au début des années 1990, la Russie était encore derrière le Rideau de fer, la Chine se remettait de la Révolution culturelle et des troubles de la place Tiananmen, l’Inde était encore un cauchemar bureaucratique et le Brésil subissait des accès d’hyperinflation associés à une décennie de croissance perdue.

Les BRICs font aujourd’hui partie du G20 sans pour autant former un véritable bloc ou une unité économique, en son sein ou en dehors. Aucun de ses membres n’est entièrement accepté comme leader, pas même dans sa propre région. Et puis il y a l’Afrique du Sud, qui a formellement rejoint ce groupe politique flou en 2010. Intégrer les BRICs n’a pas fait d’elle leur égal : l’Afrique du Sud n’a pas la population, la croissance ou le potentiel économique à long terme des quatre autres. La candidature de l’Indonésie, du Mexique et de la Turquie aurait également semblé logique, tout comme celle de la Corée du Sud et de Taïwan, d’ailleurs, dont les PIB sont comparables mais dont les populations sont de taille bien plus modeste que celle des BRICs originels.

En outre, les BRICs doivent affronter une concurrence sévère de la part d’autres pays très dynamiques du monde en développement. Si la Chine et l’Inde ont paru avoir un avantage compétitif pendant un moment grâce à leurs coûts du travail réduits, des pays comme le Mexique et la Thaïlande sont aujourd’hui de retour dans la course. Et tandis que la croissance des BRICs semble ralentir, beaucoup de pays africains comme le Maroc, le Malawi, la Tanzanie, le Mozambique, le Nigeria, le Bostwana, le Ghana, entre autres, reçoivent davantage d’investissements étrangers, sont parfois plus stables politiquement et quittent enfin le camp des croissances lentes ou inexistantes pour celui des économies plus robustes.

Surtout, rien ne garantit aujourd’hui que les BRICs puissent maintenir leurs taux de croissance enflammés. Tout comme le développement de leurs économies a pris le monde par surprise ces dix dernières années, le grand choc de la décennie à venir pourrait bien être une croissance moins rapide que prévue. Dans une certaine mesure, c’est déjà ce qui est en train de se passer. Les principaux économistes chinois estiment désormais que la croissance annuelle de la Chine va tomber de 10 à 12% actuellement à 6 à 8% d’ici à la fin de la décennie. Les espoirs de voir l’Inde atteindre une croissance annuelle durable de 8% ou davantage ont été rabaissés à 5 à 6% après que le pays s’est heurté à la barrière de l’inflation et que la production de gaz offshore a déçu les attentes. Le Brésil lutte aussi pour retrouver son exubérante croissance d’avant la crise, tandis que la Russie a été déséquilibrée par les problèmes économiques de l’Europe.

Les banques centrales des BRICs et celles d’autres marchés émergents ont contribué à l’assouplissement des politiques monétaires à l’échelle mondiale. Grâce à cela, les demandes de matières premières se sont stabilisées et le monde a évité la dépression. Ces interventions de crise ont cependant eu un coût non négligeable, dont le total n’est pas encore tout à fait clair aujourd’hui. La bulle immobilière, qui a joué un si grand rôle aux États-Unis et dans le sud de l’Europe, n’a pas explosé dans les BRICs. Toutefois, l’inflation a augmenté bien au-delà de la zone de confort des banques centrales chinoise, indienne et brésilienne. Si tout cela n’a pas provoqué de nouvelle crise, cela a semé les graines de futurs problèmes. L’histoire économique nous enseigne que la crise suivante vient en général de la région où applaudissements et autosatisfaction étaient le plus bruyants la fois précédente. Si cela s’avère une nouvelle fois, le prochain choc économique viendra fort probablement des BRICs.

Le vent arrière qui a porté les BRICs ces dernières décennies pourrait bien devenir un vent debout. Ces pays ont par exemple profité des allocations relativement basses dédiées aux budgets militaires, un fruit de la Pax Americana. Mais cela pourrait changer si un conflit éclatait sur le sous-continent indien ou si l’Iran acquérait l’arme nucléaire. Or l’instabilité politique pourrait facilement menacer l’ascendance des BRICs : l’affaire Bo Xilai en Chine, les soulèvements consécutifs au Printemps arabe et la panne d’électricité géante en Inde nous préviennent des énormes répercussions que peuvent avoir les événements imprévus.

Le Gabon doit revoir ses priorités de développement

Alors que vient faire le Gabon dans ce combat de géants ? En cherchant à s’accrocher au train de l’émergence, le Gabon a construit son plan de relance économique sur des modèles semblables à ceux qui ont fait la réussite de ces pays : développer une industrie fondée sur ses ressources naturelles. Certes, le plan de développement a eu l’intelligence d’intégrer, bien avant ceux des BRICs, la variable environnement qui est un facteur de réussite puissant pour l’avenir, mais il tarde à mettre en œuvre ce qui caractérisera immanquablement les réussites économiques à moyen terme, le Gabon des services. Annoncé à égalité d’importance avec le Gabon industriel et le Gabon vert, force est de reconnaître que rien de bien sérieux n’a été entrepris jusqu’à présent dans ce domaine.

L’emploi diminue dans l’industrie au niveau mondial, comme l’indique une récente étude de McKinsey. Pour une raison simple : la productivité augmente dans l’industrie plus vite que la demande, car nous sommes saturés de biens matériels, alors que nous avons besoin de services. On peut donc satisfaire la demande avec moins de personnel, sans parler des machines outils qui permettent de faire avec quelques centaines de personnes ce qui nécessitait auparavant des dizaines de milliers d’ouvriers. Il se passe dans l’industrie mondiale ce qu’il s’est passé dans l’agriculture : on produit bien plus de produits agricoles qu’il y a cent ans, avec un emploi agricole bien moindre. Les gouvernements suivent l’opinion. Et celle-ci est caractérisée par un très fort biais productiviste qui a trois explications :

  • un réflexe un peu primitif de valorisation de celui qui produit directement quelque chose de ses mains, la valorisation de la production physique à la sueur de son front ;
  • un manque de vision, une idéalisation des grandes croissances industrielles du siècle dernier, durant lequel il y avait du travail à l’usine ou à la mine, bien payé pour l’absence de qualifications, pour tous ;
  • du simple sexisme. Lorsque l’emploi augmente dans des secteurs très féminisés (distribution, commerce, justice, médecine, etc.) c’est toujours perçu comme «moins bien» que les «vrais emplois» immanquablement masculins. Le BTP est mieux perçu que l’agroalimentaire, l’exploitation forestière mieux perçue que la vente. Or, la croissance de la part des services dans le PIB total coïncide en général avec celle de l’emploi féminin.

Dès maintenant, non seulement la demande de produits manufacturés ne suit pas la productivité dans l’industrie, mais surtout, les gens veulent plutôt travailler dans les services. Accompagner ce mouvement signifierait se préoccuper plus des emplois d’avenir que des emplois passés.

Il faudrait augmenter le nombre de médecins et des personnes dans les formations médicales, accroître aussi l’offre de formation, notamment à destination des étudiants étrangers. Nos grandes écoles et nos universités pourraient tirer leur épingle du jeu dans la compétition africaine, mais ne le font pas à cause d’obstacles administratifs et de l’idée que les emplois d’enseignants, comme d’ailleurs de médecins, ne sont pas de vrais emplois et coûtent trop cher.

Avec une classe moyenne qui prend de l’ampleur en Afrique, et particulièrement au Gabon, même si elle est quelque peu malmenée en ce moment, si on annonce demain une augmentation de 20 % des salaire ou des pensions, que feront les gabonais avec ce revenu complémentaire ? Quels sont leurs besoins insatisfaits ? La réponse est probablement qu’ils ont besoin de prendre des vacances, d’aide à la maison, d’un logement plus confortable, de quelqu’un qui va soigner de façon humaine la grand-mère à l’hôpital ou de l’assurance d’un bon emploi pour leurs enfants, donc d’une bonne éducation pour eux. Ils chercheront une nourriture de meilleure qualité, plus de choix dans les boutiques pour leurs achats, plus de services de loisirs pour eux ou leurs enfants, plus d’équipements sportifs, des chaînes de télévision locales de meilleure qualité, une formation pour utiliser leur ordinateur… des emplois de services en fait.

Si la nette démarcation entre pays développés et «arriérés» appartient au passé, il faut oublier toutes les louanges chantées à la gloire du capitalisme autoritaire que l’on retrouve dans certains éditoriaux. Ce n’est pas parce que Pékin a un aéroport flambant neuf ou que Vladimir Poutine peut raser à son gré des quartiers entiers que la situation politique en Chine ou en Russie leur confère un quelconque avantage. Même dans la démocratie indienne, la politique est minée par la corruption, et au Brésil le régime se heurte aux chiffres accablants de la criminalité et aux scandales politiques. Sans qu’elle l’exprime haut et fort, la jeune génération, si elle est fière des exploits économiques accomplis et satisfaite du mieux-être matériel, aspire maintenant à plus de sécurité sociale et de reconnaissance. Plus le temps passe, moins la quantité suffit ; les citoyens des BRICs, mais aussi des autres pays du Sud, veulent de la qualité. Arrivant après la grande bataille de ce début de millénaire, le Gabon doit savoir tirer les leçons de ce qui se produit et sauter les étapes qui ne lui sont pas indispensable. L’autoritarisme économique en est une. Le choix du «tout chinois pas cher» en est une autre.

Dans un pays vierge de toutes infrastructures ou presque, hélas pour nos parents, il est possible de passer directement dans la modernité sans passer par l’ère pré-industrielle. Nos voisins ont encore de nombreux obstacles à surmonter, à commencer par l’alphabétisation, et un Gabon fournisseur de services high-tech ou de formations de haut niveau pour la sous-région n’est pas un inaccessible. Reste à savoir si l’administration peut être réformée pour faire oublier son incroyable incompétence et si la population elle-même est prête à tourner le dos à la rente viagère que constituait jusqu‘alors pétrole et extraction minière, pour entrer dans le monde des services. Ce qui reste à prouver.

Source sur les BRICs : “The Emerging Markets Century” d’Antoine van Agtmael