Kobolos, cailloux, crack, cocaïne… autant de produits qui traduisent une seule et même crainte : la perspective d’un problème de santé publique. S’il y a une multitude de filières pour l’introduction de ces drogues dures au Gabon, nous avons choisi d’en explorer une seule. Descente dans la version gabonaise de New Jack City.

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L’arrestation, le 9 août dernier à l’aéroport de Libreville, d’une Vénézuélienne autour d’un scénario de trolley abandonné et contenant un kilo et demi (1,5 kg) de cocaïne, n’est pas un simple fait divers. Elle atteste de l’existence d’un réseau de contrebandiers constitué de personnes souvent connues des services douaniers et même de l’Office centrale de lutte anti-drogue (Oclad). Loin donc d’être un épiphénomène l’interpellation et évaporation dans la nature de cette jeune dame indique l’existence, au Gabon, d’un marché de drogues dures et, par voie de conséquence, de filières permettant l’acheminement régulier de ces produits vers notre pays.

Quelques agents de l’Oclad approchés indiquent que les ports et le fret aérien sont les principales voies d’entrées de ces substances au Gabon. Mêlées aux pièces détachées d’automobiles, elles sont souvent introduites par des Nigérians, des Sierra-Léonais, des Ghanéens, des Libériens et divers Occidentaux.

Le cannabis : existence, dans bien de langues locales, d’une désignation de ce stupéfiant. © D.R.

Drogues vernaculaires

Sur un mois de travail environ, de mai-juin 2015,  l’Oclad avait procédé à l’interpellation de 123 personnes et saisi 195,636 kg de cannabis, 96 g d’héroïne et 54,5 g de cocaïne pour une valeur d’environ 126,6 millions de francs CFA. Si un marché de la drogue existe  au Gabon où il pourrait dater de l’époque coloniale, il concernait, de longues décennies durant, une substance dite douce : le cannabis, communément appelé chanvre indien. On n’en voudra pour preuve que l’existence, dans bien de langues locales, d’une désignation de ce stupéfiant. Mais, dans aucune langue vernaculaire n’existe un équivalent de cocaïne, héroïne ou crack.

Au milieu des années 70, on comptait très peu de consommateurs de drogues dures au Gabon. Les milieux autorisés font état d’une poignée d’occidentaux qui avaient tout le mal du monde à se ravitailler sur place, et de quelques Syro-libanais à qui l’implantation dans l’import-export et la subornation sur les douanes gabonaises permettaient l’introduction, dans le pays, de quelques quantités de poudre (héroïne et cocaïne), essentiellement revendues au sein desdites communautés. Aujourd’hui, outre les portes douanières aéroportuaires et portuaires, les drogues dures entrent également dans le pays avec et comme les immigrés clandestins.

Des embarcations permettant le transport de marchandises, d’immigrants clandestins et… de cocaïne, d’héroïne, de crack, de kobolos (Tramadol). © D.R.

De Bonny au Nigeria à l’Estuaire du Gabon : la filière nigériane

Une lapalissade : le Gabon est l’objet de flux migratoires charriant de nombreux ressortissants nigérians. Outre le commerce de détail (pièces détachées d’automobiles, cosmétiques, quincaillerie…), les nigérians occupent une activité importante du secteur primaire : la pêche, qui les rend maîtres des eaux territoriales gabonaises. Aussi, les filières d’introduction de la drogue au Gabon sont-elles les mêmes que celles de l’immigration clandestine, du trafic des pièces détachées et autres produits en provenance du pays de Victor Moses et de Wole Soyinka. Il existe, dans le golfe de Guinée, une route maritime pour pirogues permettant de relier la baie de Bonny (Sud Nigeria) à l’Estuaire du Gabon.

Les trafiquants nigérians y arment des embarcations permettant le transport de marchandises, d’immigrants clandestins et… de cocaïne, d’héroïne, de crack, de kobolos (Tramadol). Ces produits sont donc emmenés vers le Gabon par des passeurs bien rodés à la pratique de nos côtes ou par des clandestins qui en emportent sur eux. Si la voie aérienne est surtout utilisée pour les besoins urgents, la voie terrestre n’est pas en reste, ainsi que l’atteste l’arrestation par la gendarmerie de Makokou, relayée le 18 octobre dernier par le quotidien L’Union, d’un passeur de kobolos.

Une fois dans notre pays, la drogue des filières maritimes est disséminée et planquée dans les nombreux villages de pêcheurs du parc d’Akanda et des îlots au large du Cap Estérias. Dans ces hameaux, ne ressemblant en rien aux villages bantus et où tout gabonais se sentirait en terre étrangère, il est quasi impossible même aux fins limiers de l’Oclad de mener une perquisition.

Selon un ouvrage de l’Observatoire géopolitique des drogues (“Etats des Drogues, drogues des Etats“, Ed. Hachette, 1994), le Nigeria est le 1er producteur et exportateur de marijuana (cannabis) en Afrique noire ; le pays le plus important de transit pour les barbituriques et les amphétamines consommées en Afrique noire ; le premier exportateur africain de marijuana, de haschisch et de cocaïne vers l’Europe ; le premier exportateur d’héroïne vers les Etats-Unis d’Amérique. Le même ouvrage dénombrait en mars 1993 plus de 2000 nigérians détenus hors d’Afrique pour trafic de drogue. Des chiffres largement dépassés aujourd’hui.

Doses d’héroïne dans la main d’un dealer (illustration). © Al Jazeera

Le marché de “la dure” au Gabon

La grande majorité de la drogue dure parvenant au Gabon est réexportée vers la France et quelques autres pays européens. Le reste est consommé sur place. Depuis 1989, date à laquelle des Gabonais (Eric Kéroisse Teale et Silver Ogandaga) ont été jugés pour la première fois pour détention et trafic de drogues dures, il y a, selon les indiscrétions d’un ex-dealer, quelques milliers de personnes à Libreville et Port-Gentil qui s’adonnent à cette pratique relevant d’un flirt avec la mort. Si la grande majorité des consommateurs d’héroïne et cocaïne à Libreville sont des ressortissants étrangers, les jeunes gabonais sont passés maîtres dans la consommation d’une amphétamine qu’ils appellent kobolo (Tramadol). Souvent importés de l’Inde mais aussi du Nigeria où trois laboratoires clandestins de Tramadol ont été démantelés en 2013, la consommation des kobolos, d’ailleurs promue par des chansons à succès, est en passe de devenir un problème de santé publique auquel les gouvernants ne font pas cas.

Des réseaux, des cercles, des circuits sont organisés pour véhiculer “la mort en poudre ou en cachet”. Outre les «pharmacies par terre» signalées par L’Union comme lieux de vente des kobolos, de nombreux adolescents en vendent aussi dans les rues ou les établissements scolaires. Le lycée Blaise Pascal de Libreville est notamment connu pour être un bon marché de différentes substances prohibées. L’écoulement des paradis artificielles passe également par quelques bars et cafétérias où dealers et drogués commercent sous le comptoir. En sus des kobolos, on vend également, dans les quartiers populaires, du «cailloux». Ce mot désigne le crack (chlorhydrate de cocaïne) qui fait des ravages également dans la gent féminine. De nombreuses clubbeuses en effet, surtout celles des nightclubs mixtes, s’y adonnent… parfois jusqu’à la déchéance psychologique et physique.

Il reste que la lutte contre ce fléau n’est visiblement pas la priorité des forces de l’ordre y étant affectées. Selon les indiscrétions d’un dealer bien connu du quartier Plaine-Orety de Libreville, les agents de l’Oclad font littéralement du racket : ils appréhendent des consommateurs et dealers pour les relâcher ensuite moyennant de l’argent. Parfois, les saisies sont revendues à d’autres dealers tandis que des scellés de drogues dures disparaissent souvent du tribunal. «Où est donc passé la jeune Vénézuélienne ayant dernièrement fait les choux gras des journaux ?», interroge notre dealer. Après ce qui s’est passé à l’aéroport de Libreville, plus rien en effet n’a filtré à son sujet. A-t-elle été présentée au Procureur ? A-t-elle été libérée après l’intervention d’une personnalité puissante ? Personne n’en donne de réponse. Ce cas, n’était résolument pas un épiphénomène.

Auteur : Anne-Sophie Laborieux