Acculé par la détermination du leader de la Coalition pour la nouvelle république à revendiquer sa victoire supposée à la dernière présidentielle, le pouvoir politique a trop souvent recours à la justice. Flairant le filon,  Mohammed Mhintcho Soufianou et Hervé Patrick Opiangah se sont engouffrés dans la brèche.

Soutenu par des gendarmes cagoulés, Mohammed Mhintcho Soufianou, l’huissier (de dos), le 13 octobre au domicile Jean Ping à Libreville. © D.R.

 

L’affaire Ping-Opiangah montre combien politique et justice se mêlent et s’entremêlent sous nos latitudes. Il ne viendra naturellement à l’idée de personne de s’opposer à la mise en œuvre d’une décision de justice, notre pays ayant trop souffert de la généralisation de l’impunité et de la systématisation de l’irresponsabilité. Depuis de nombreuses années, l’indépendance et l’impartialité de notre système judiciaire font débat. Depuis 2009, ce mélange des genres s’est fait toujours plus prégnant.  L’appareil judiciaire ayant tendance à voler au secours d’un bord politique bien identifié (lire «L’effet pervers»), des voix s’élèvent pour demander une déjudiciarisation de la vie politique (lire «Jean Ping au tribunal : Pour une dejudiciarisation de la vie politique»).

Excès de zèle

Depuis son irruption dans l’opposition, Jean Ping est l’objet d’un harcèlement judiciaire similaire à celui vécu naguère par André Mba Obame (lire «Mba Obame sera interpellé, assure-Sidonie Flore Ouwé»). Revendiquant une victoire supposée à la présidentielle d’août 2016, il est devenu la cible privilégiée de tous les zélotes du régime. Si “force doit rester à la loi”, cela ne saurait se faire à la tête du client. Si “le Gabon est un Etat de droit”, la loi ne saurait être l’instrument d’ambitions particulières ou partisanes. Or, depuis maintenant un an, le leader de la Coalition pour la nouvelle république proclame sa détermination à mettre un terme à la domination du Parti démocratique gabonais (PDG). Du coup, les sommations de la justice résonnent comme des mises en garde lancées par des hommes de main du pouvoir.

Le 13 du mois courant, Mohamed Mhintcho Soufianou a fait une descente musclé au domicile de Jean Ping. Il entendait lui notifier la saisie de certains de ses biens en vue du paiement d’une somme due à Hervé Patrick Opiangah  suite à un procès en diffamation (lire «Saisie des biens de Jean Ping» ). Même si le montant de ces dommages-intérêts suscite l’étonnement, l’huissier de justice était dans son rôle. Quand bien même leur mode de calcul intrigue, le conseiller du président de la République était dans son droit. Personne ne sait si Jean Ping avait déjà reçu un commandement de payer. Nul ne peut dire comment et par quel moyen s’est effectuée l’évaluation des biens visés. N’empêche, au regard de la sulfureuse réputation de l’officier ministériel (lire «Mohamed Mhintcho Soufiano sous mandat de dépôt»), tous les doutes sont permis. Au vu de son rôle dans la succession Bongo Ondimba (lire «Pression sur le notaire de Pascaline Mferri»), on peut craindre un excès de zèle. Eu égard au statut des parties, on peut subodorer une manœuvre politicienne.  Pour s’être régulièrement adonné à  l’intimidation, le pouvoir politique est légitimement soupçonné d’avoir ordonné cette opération.

Relecture de l’affaire

Si les commanditaires espéraient plaider la mise en œuvre d’une décision de justice, c’est raté : dans une telle opération, la forme compte énormément. Pourquoi un tel déploiement policier pour une simple notification ? Pourquoi des hommes encagoulés, comme s’il s’agissait d’une mission de lutte antiterroriste ou contre le grand banditisme ? L’huissier de justice peut-il évoquer des précédents ? La gendarmerie aurait-elle mis autant d’entrain s’il ne s’agissait pas d’un proche, voire un intime, du président de la République ? La justice aurait-elle fixé un montant aussi faramineux en dommages-intérêts ? Peut-elle, d’ailleurs, s’expliquer sur le mécanisme de calcul du préjudice moral ? Avant de déterminer le montant, a-t-elle tenu compte des antécédents judiciaires du plaignant et, par voie de conséquence, de sa réputation ? Une fois de plus, la justice tend des verges pour se faire battre, suscitant colère et défiance dans l’opinion.

Acculé par la détermination de Jean Ping à revendiquer sa victoire supposée à la dernière présidentielle, le pouvoir politique a trop souvent recours à la justice. Cherchant à se faire mousser, Mohammed Mhintcho Soufianou et Hervé Patrick Opiangah ont flairé le filon. Du coup, ils se sont engouffrés dans la brèche, un peu à la manière d’un Hervé Ndong Nguéma jadis (lire «Jean Ping bientôt à la barre ?»). Mais, cette instrumentalisation de la justice à des fins politiciennes est de nature à raviver les tensions au sein de la société. Déjà, la mise en scène de vendredi dernier a favorisé une relecture de l’intégralité de cette affaire (lire «Opiangah souhaite des excuses publiques»). De toute évidence, au fil du temps, on s’est éloigné de la recherche d’apaisement. Et pour cause : la justice est passée par là. La présidentielle d’août 2016 aussi.