Nul besoin de jouer les vierges effarouchées. La prise d’assaut du 26 bis avenue Raphaël est la conséquence d’une confusion savamment entretenue.

Autorisée par le ministère gabonais de l’Intérieur et de la Sécurité publique d’alors, une manifestation contre France 24 devant l’ambassade de France à Libreville, en décembre 2014 : au Gabon, le pouvoir s’est rarement montré exemplaire, créant ainsi un climat de négation des règles. © Facebook

 

Le Gabon est malade. Malade du non-respect des règles. Malgré les dénonciations, rappels à l’ordre et suggestions, une réalité atypique a fini par s’imposer: notre vie publique est dominée par des activistes. Analystes et observateurs ne cherchent même plus à savoir si les politiques reprendront un jour leur rôle. Ils se demandent simplement où tout cela nous mène. Ils essaient d’entrevoir comment ça finira. La réponse ? Ils en ont eu un début le 1er juin dernier. Ce jour-là, des jeunes compatriotes se réclamant de la «Résistance» ont investi l’ambassade du Gabon en France. Affirmant reconnaitre Jean Ping comme véritable «président élu», ils ont décroché le portait officiel du président de la République pour le remplacer par celui du leader de la Coalition pour la nouvelle République (CNR) (lire «La diaspora envahit l’ambassade à Paris»). En leur entendement, il s’agissait d’une «destitution symbolique» visant à exiger «le respect de la vérité des urnes».

Un activiste reste un activiste

Cet acte de désobéissance civile a naturellement été dénoncé puis condamné par le Parti démocratique gabonais (PDG). Pourtant, on pouvait s’y attendre. Après 90 semaines de manifestations à Paris, au regard des contre-manifestations organisées en ces mêmes lieux ou à Libreville (lire «Les figurants et le devoir de vérité»), au vu des promotions sociales offertes à des activistes auto-désignés «soldats d’Ali Bongo» (lire «La valse de l’espoir ?»), cette issue était devenue prévisible. Elle paraissait même inéluctable. En aucune manière, on ne doit minimiser les effets de la confusion entre activisme et politique. Il ne s’agit ni d’absoudre les uns ni d’accabler les autres. Il est simplement question de rappeler un principe de base: les manifestations constituent une modalité particulière d’exercice du droit à la liberté d’expression. Peu importe l’identité de leurs organisateurs, elles auront toujours un impact sur l’ordre public. Quand on confond politique et activisme, la désobéissance civile et l’objection de conscience intègrent la pratique quotidienne.

Nul besoin de jouer les vierges effarouchées. La prise d’assaut du 26 bis avenue Raphaël est la conséquence d’une confusion savamment entretenue. Peut-on promouvoir le civisme en donnant libre cours à l’activisme ? Peut-on garantir le vivre-ensemble en célébrant des activistes ? Partout dans le monde, l’activisme conduit des personnes isolées ou des groupes constitués à agir par eux-mêmes, espérant ainsi influencer le cours des événements. De tout temps, cette forme de militantisme a donné lieu à des actes publics à valeur symbolique. Dans bien des cas, elle s’est traduite par des infractions conscientes et intentionnelles. Parfois, elle a favorisé le recours à la violence. Dans tous les cas, elle se situe trop souvent à la lisière de l’illégalité. Or, depuis quelques années et, pire encore, depuis la dernière présidentielle, le pouvoir n’a eu de cesse de faire la promotion des activistes. Il les a parachutés dans la haute administration, à la tête des établissements publics, au cabinet présidentiel et même au gouvernement. Sauf à se montrer inconséquent, il doit avoir le courage d’assumer les conséquences de ses actes. Pour lui, c’est le temps de la responsabilité. Après tout, un activiste reste un activiste. Il n’y en a ni de bons ni de mauvais.

Une anarchie ni conceptualisée ni assumée

Pour avoir lui-même protégé des activistes, le pouvoir a fini par légitimer une forme d’extrémisme. Sa propension à soutenir les gros bras a favorisé l’escalade. Sa tendance à répondre par des coups d’éclat a catalysé la surenchère. Quand il fallait lâcher du lest ou jouer la carte de l’apaisement, il a choisi la confrontation. Là où il fallait recourir au peuple, il a fait appel à des sectateurs. Au moment où il fallait mettre en avant les partis politiques, il a privilégié les associations.  Au final, il s’est éloigné de la politique. Entre la banalisation ou le contournement des institutions, les sit-in devant certaines ambassades (lire «Marche contre France24»), le hackactivisme, les pressions sur les militants de l’opposition, il a usé de toute la panoplie de l’activiste. Peut-on s’étonner de voir des compatriotes manifester à l’ambassade du Gabon en France quand d’autres, se réclamant du pouvoir, ont manifesté devant l’ambassade de France au Gabon ? N’y avait-il pas, à ce moment-là, des canaux d’expression plus conformes à la pratique diplomatique ?

Au-delà des motivations de ses auteurs, l’acte du 1er juin dernier doit être analysé sous le prisme de la pratique politique. Si l’opposition doit se montrer respectueuse des institutions, le pouvoir a le devoir de clarifier le jeu. Sous aucun prétexte, il ne peut prendre des libertés avec la loi ou les normes universellement admises. Or, sur ces aspects, il s’est rarement montré exemplaire. Il a même trop souvent laissé l’impression de faire comme bon lui semble. Tout cela a créé un climat de négation des règles. A la fin des fins, certains acteurs en sont arrivés à assimiler notre régime politique à une anarchie ni conceptualisée ni assumée. Faut-il s’en étonner ? Comme on fait son lit, on se couche.