Enseignant de philosophie, membre de la société civile et analyste politique intervenant sur la chaîne de télévision publique Gabon 24, Michel Ndong Esso traite dans cette nouvelle contribution de la crise politique actuelle. Il pointe la responsabilité du «langage politicien» et appelle à la restauration d’un véritable débat politique instructif.

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Nous devons comprendre la crise politique gabonaise à partir de l’effondrement moral des structures de base de la République. Elle est avant tout une crise structurelle, au sens politique du terme. Au cours de la dernière décennie, nous avons constaté avec effroi la décadence des piliers politiques et culturels de notre vivre ensemble. Qu’il s’agisse du lien horizontal entre concitoyens ou de la relation verticale entre le peuple et les gouvernants, l’unité nationale s’est dangereusement rompue. Notre impuissance collective condamne chacun de nous à en assumer la responsable, du moins passivement. Et même s’il faut insérer cette décadence dans la grille des valeurs de l’individualisme qui caractérise la société de consommation, il n’en demeure pas moins que les pages récentes de notre propre histoire politique l’expliquent en grande partie.

Depuis 2009 et la querelle liée à la succession de feu Omar Bongo, le langage politicien a subi une forte dépréciation en consacrant le déni identitaire comme partie intégrante du débat politique. D’une manière irréversible, les arguments électoraux ont intégré la logique de l’exclusion fondée sur le préjugé et la peur de l’autre. Dans cette déviance, les médias et la société civile se sont illustrés comme un relai de choix des slogans à bases d’injures et de calomnies. Le choc a été d’une telle violence que tout le corps social s’en est trouvé infecté, entraînant dans les eaux troubles de l’incivisme les lois et les traditions de la nation. Sans garde-fous, le lien national s’est donc gravement délié, menaçant de rompre à tout instant. C’est d’abord dans ce sillage qu’il faut comprendre la crise postélectorale de 2016. Elle a consisté en une rupture violente des principes de base qui fondent la nation, suite à la paupérisation à outrance du langage politicien.

Aujourd’hui encore, et plus que par le passé, l’instrumentalisation du débat politique à des fins calomnieuses jette un sérieux discrédit sur la capacité des acteurs politiques à poursuivre l’intérêt général et à relever le pays de la crise qui paralyse ses fonctions vitales. Car, en maintenant au second plan les questions essentielles au développement social, l’on dépouille le débat public de sa substance pédagogique, le condamnant dans une démarche contre-productive.

Or, lorsque la politique ne peut plus participer à l’éveil des consciences, c’est qu’elle devient une gangrène pour le corps politique. Le nœud de notre argumention se trouve là : si la politique n’éduque pas, elle corrompt. Dès lors, tous les soupçons sont permis. Car, comment comprendre que le langage politicien se soit rendu à ce point captif de la dogmatique du préjugé ? Comment admettre que ceux qui servent ou qui aspirent à servir la nation faussent si gravement le débat politique ? Les réponses à ces questions risquent d’être inspirées par le pessimisme qui consiste à ne plus croire en notre élite politique. Et d’une manière ou d’une autre, le peuple est le grand perdant du «jeu» dangereux qui consiste à faire de la politique la tribune de l’injure.

Mais la question se pose pourtant : comment amener la classe politique dans son ensemble à exorciser les monstres de la division. Comment transcender le radicalisme de la dichotomie majorité/opposition pour se placer à la mesure de l’intérêt général ?

Une première réponse, d’ordre moral, consiste à appeler au rétablissement du lien national. C’est là un impératif catégorique kantien auquel nulle volonté ne doit résister ; un appel à surpasser les retranchements idéologiques. Il faut pour cela commencer par rétablir les garde-fous en (re)donnant la primauté à la loi. A juste titre, Rousseau nous enseigne que la loi est l’expression de la volonté générale, donc l’émanation du peuple constitué en un Moi moral indivisible. La loi constitue à ce titre le socle de l’unité substantielle de la nation. Par conséquent, les discours qui incitent à la haine et au déni de l’autre doivent recevoir les sanctions prévues par la loi.

Dans la même perspective, il est nécessaire pour les partis politiques de se réapproprier leurs missions pédagogiques. Ceux-ci doivent contribuer à vulgariser les valeurs démocratiques cardinales en tête desquelles la culture du vivre ensemble. En démocratie, en effet, le débat contradictoire consiste à renforcer le jugement du citoyen sur la pertinence des différentes offres politiques. Ce n’est pas tant la recherche effrénée du pouvoir et de l’ascendance sociale, mais bien plutôt la vocation à servir ses concitoyens qui constitue l’âme d’un homme politique.

Cet idéal, nous devons en être conscient, passera nécessairement par un renouvellement progressif de l’élite politique mais aussi et surtout par une meilleure contribution de la société civile et des médias à la vulgarisation de la culture démocratique. Une manière de replacer le citoyen au centre du jeu politique. Mieux les citoyens seront éduqués sur les enjeux du débat politique, mieux le langage politicien se démarquera de la démarche calomnieuse et injurieuse. En un mot, ce qui fait un grand peuple, fait aussi une grande démocratie, à savoir le besoin d’éducation. Autant dire que les législatives à venir s’annoncent comme un test décisif vers la réinstauration des valeurs républicaines.

Par Michel Ndong Esso, enseignant de philosophie, analyste politique sur Gabon 24, membre de la société civile.