Le vice-président de l’Assemblée nationale, Daniel Ona Ondo, a dernièrement assigné en justice deux journalistes ayant relayé les aveux des assassins de son adversaire aux législatives de 1996. Le compte-rendu du procès.

Tribunal de Libreville Gabon

Assignés en diffamation devant le tribunal de Libreville par Daniel Ona Ondo, vice-président de l’Assemblée nationale, les journalistes Jean-de-Dieu Ntoutoume Eyi du journal Ezombolo et François Ndjimbi de la lettre d’information Confidentiel Gabon (par ailleurs Rédacteur en chef de gabonreview.com), ont finalement comparus le 4 avril dernier. Le procès ayant été reporté à plusieurs reprises du fait de l’absence, à chaque fois, de l’une ou l’autre des parties.

Les faits

Le journal Ezombolo dont Jean-de-Dieu Ntoutoume Eyi est le directeur, a fait paraître, en date du 23 novembre 2010 un article portant sur la mort de feu Ondzingui Assoume alors en ballotage avec M. Ona Ondo lors des élections législatives de 1996 dans le canton Nyé. L’adversaire d’Ona Ondo avait en effet été retrouvé mort dans la rivière Mvezé. Dans sa déposition, le second journaliste, François Ndjimbi, assure fournir à des abonnés un service dénommé Confidentiel Gabon, consistant pour l’essentiel en «une synthèse d’actualité qui reprend les faits majeurs publiés dans la presse locale tout en étant agrémentée d’informations confidentielles.» Superviseur de cette lettre d’information, François Ndjimbi a assuré au président du tribunal avoir synthétisé l’article d’Ezombolo, soutenant qu’il ne saurait douter du professionnalisme de ce journal et surtout de Jean-de-Dieu Ntoutoume Eyi, dont la compétence ne souffre d’aucun doute auprès des pairs.

Lu au cours de l’audience par le président du tribunal, la synthèse de Confidentiel Gabon, publiée le 10 janvier 2011 sous le titre «Daniel Ona Ondo et l’assassin récalcitrant», indique : «Lors des législatives 2001, le professeur Daniel Ona Ondo, alors candidat du Parti démocratique gabonais (PDG) et actuel Premier vice-président de l’Assemblée nationale, avait été mis en ballotage défavorable par un candidat du Rassemblement national des bûcherons (RNB), un certain Ondzigui qui avait alors raflé 42% des voix contre 27% pour l’universitaire. Deux jours avant le second tour, sieur Ondzigui fut assassiné sur la route Medoumou/Akok et son corps jeté dans un cours d’eau. Sans concurrent, Ona Ondo remporta le siège. Se présentant comme l’un des assassins, un certain Mbore Medzeghe s’est dernièrement confessé auprès de la veuve Ondzigui avant de se répéter devant une assemblée de témoins. L’assassin a dénoncé son complice et révélé que Ona Ondo était le commanditaire du crime. La veuve a donc porté plainte et les assassins ont été entendus sur procès-verbal. Depuis la veuve subi une pression de la part de son grand frère, un certain Ngou, collaborateur du présumé commanditaire du crime. La veuve Ondzigui, ses enfants et nièces ne veulent rien entendre. Le Pr Ona Ondo tient à ce que l’affaire ne fasse pas grand bruit. Il a un antécédent en matière de meurtre pour avoir abattu, par le passé, son propre frère pour une banale affaire de gibier

Exigence de preuves

Jean-de-Dieu Ntoutoume a en effet soutenu devant les juges qu’il a bel et bien reçu des émissaires du vice-président de l’Assemblée nationale. Appelé à fournir les preuves des écrits publiés, François Ndjimbi a campé sur la duplication d’un article publié par un confrère à la compétence éprouvée. Ntoutoume Eyi a, lui, assuré qu’après avoir reçu l’article de sa collaboratrice qui en est l’auteur, il a effectué un voyage dans le Woleu-Ntem en vue de recueillir les témoignages et recouper les sources au sujet de cette affaire toujours pendante devant les juridictions d’Oyem, Essono Medzegué  étant détenu à la prison de cette ville alors que son présumé complice de frère,  Asseko Medzegué, est en cavale.

Le directeur d’Ezombolo a d’ailleurs versé au dossier un procès-verbal d’audition dressé par un huissier  de justice.  Dans ce document, lu durant le procès par Me Lubin Ntoutoume qui assurait la défense des journalistes, Florence Ondzigui, veuve du candidat mort entre les deux tours des législatives de 1996, atteste avoir reçu l’aveu d’Essono Medzegué qui lui a dit : «Je sais que j’irais en prison et mes enfants vont souffrir. Nous avons abattu votre mari en forêt puis nous l’avons entrainé dans la rivière Mvezé pour dissimuler le crime (…) je n’étais pas satisfait du partage.» La veuve indique avoir eu droit à un autre aveu : «Me trouvant au Cameroun les 9 et 10 octobre 2011, j’ai croisé Asseko Medzegué au marché périodique du village Menguikom trainant un pousse-pousse. Me voyant, il s’est exprimé ainsi : «Je te présente mes excuses. Je ne suis pas le commanditaire. J’ai exécuté l’ordre de M. Ona Ondo et il m’a seulement remis un million de francs CFA. Je sais que tu es venue à ma recherche.» Il s’est enfui et a disparu dans la foule.»

Débat

Pour l’avocat de Daniel Ona Ondo et pour le Procureur de la République le procès-verbal d’huissier ne saurait être tenu pour une preuve. L’avocat a demandé la somme de 5 millions de francs à chacun des journalistes pour le préjudice causé à l’honorabilité de son client. Une réclamation que Me Lubin Ntoutoume a battu en brèche, estimant que l’honneur du vice-président de l’Assemblée nationale ne saurait se quantifier et estimant que celui-ci a juste voulu mettre en garde et prévenir les journalistes qui voudraient s’en prendre à lui.

L’article 125 du Code de la communication au Gabon a été rappelé aux deux prévenus. Il indique que «Tout acte de diffamation ou d’injure commis par voie de presse envers une personne ou un groupe de personnes est réprimé conformément aux dispositions des articles 283 à 288 du code pénal.» Rappelant le rôle essentiel de la presse et les risques que prennent chaque jour les journalistes dans l’exercice de leurs fonctions, Me Lubin Ntoutoume a indiqué que les pays les plus avancés en matière de liberté et de droits de la presse, «ceux qui ont compris», ont dépénalisé le délit de presse. De même, il a soutenu qu’on ne saurait passer par perte les aveux d’une veuve qui continue de pleurer son défunt époux. Sa déposition devant un huissier de justice constituant une preuve suffisante pour les journalistes.

Ce procès a été en effet intenté alors que se profilait le renouvellement de l’Assemblée nationale. Daniel Ona Ondo a-t-il craint que les articles de presse sus cités ne déteignent sur sa réélection ? On est en droit de le penser, mais l’affaire datant de 1996 n’a pas eu un grand retentissement malgré sa remise à l’ordre du jour par Ezombolo et Confidentiel Gabon. L’avocat des deux titres a d’ailleurs indiqué au parquet avoir personnellement tenté de persuader l’universitaire de retirer sa plainte du fait qu’il n’entrevoyait pas quel bénéfice peut en tirer le député ; tout au plus le procès pourrait amener à un plus large écho par un effet boule de neige qui ternirait davantage l’honorabilité qu’il voudrait défendre. Ce qu’Ona Ondo n’a pas voulu entendre. L’homme a été réélu à la députation et a même été reconduit à son poste de vice-président de l’Assemblée nationale. Le procès a été mis en délibéré.

Quelle issue le tribunal va-t-il donc donner à cette affaire ? La presse va-t-elle devoir taire les éléments dont elle dispose, y compris après les avoir vérifiés, à chaque fois qu’une réponse judiciaire définitive n’a pas été donnée à un crime ou un délit ? Il y a quelques semaines, la Commission nationale contre l’enrichissement illicite convoquait la presse pour lui demander d’intensifier ses efforts d’investigation pour dénoncer les détournements d’argent et la corruption. Que penser de cette demande si la publication de ces enquêtes doit déboucher sur des condamnations pour diffamation ?