Préoccupée par la situation sociopolitique consécutive à la présidentielle d’août 2016, la chanteuse, musicienne et compositrice gabonaise a sorti récemment un single «Mon amour Gabon», qu’elle présente comme «une prière», «un SOS» adressé à ses compatriotes, pour que ceux-ci soient, non les agents qui enveniment la crise mais la solution à celle-ci m. Dans cette interview à Gabonreview, Annie-Flore Batchiellilys dévoile sa souffrance, ses craintes et évoque la difficile situation des artistes gabonais.

Annie-Flore Batchiellilys, à Libreville en novembre 2016. © durabletv.com

 

Détails de la pochette du single “Mon amour Gabon”. © Gabonreview

Gabonreview : Vous avez sorti récemment le single «Mon amour Gabon» auquel vous dites tenir énormément. De quoi parle cette chanson et pourquoi la produire maintenant ?

Annie-Flore Batchiellilys : Par rapport à la situation de notre pays, vous savez, nous ne pouvons pas nier que nous traversons tous des difficultés de divers ordres : économique, social et politique. Nous ne pouvons non plus nous taire, rester silencieux ou ne pas tenir compte de cette situation. Cette chanson qui est en fait une prière pour mon pays, est une façon pour nous d’apporter notre part d’amour à la réconciliation. Aujourd’hui, il ne m’importe plus de critiquer mais plutôt de dire quelle est ma part dans le bien que je souhaite pour le pays. La traversée du désert que le pays connaît nous interpelle tous.

«Mon amour Gabon» est donc une prière, qui rappelle que nous ne pouvons pas faire les uns sans les autres. Nous devons tous contribuer au bien-être des uns et des autres, comme nous devons contribuer au développement de tous.

J’ai sorti ce single pour que ma prière arrive dans toutes les maisons. Et vous, journalistes et hommes des médias, êtes les mieux placés pour la vulgariser, afin que chacun prenne conscience qu’il est lui-même la solution à la crise actuelle.

Cette «prière», on le lit sur la pochette du disque, a bénéficié de la participation du Médiateur de la République, Laure Olga Gondjout. Quelle a été sa part dans la réalisation de ce projet ? A-t-elle participé à l’écriture du texte de la chanson ?

Non. J’ai écrit entièrement le texte de la chanson, et comme le but de ce projet est de réunir tous les enfants du Gabon, de leur faire entendre qu’il n’y a pas de vie sans divergence, mais que l’on fait tous partie de la solution, j’ai sollicité sa participation. Madame le Médiateur de la République a compris que je voulais une chanson qui n’écarte aucun bord politique. Pour ma part, je pense que c’est la bonne personne qui, aujourd’hui est la mieux placée pour nous ramener tous à la raison. En la sollicitant, j’avais besoin d’un autre regard, d’une autre lecture, précisément du regard de quelqu’un qui assume une lourde responsabilité vis-à-vis de la nation et des Gabonais. Ce regard, j’avais envie de le confronter à l’avis de mes proches.

Je lui ai donc fait parvenir le texte et la chanson qu’elle a lu et écoutée. Elle a trouvé qu’il n’y avait rien à redire. De là, je lui ai demandé de m’accompagner. Chose merveilleuse, elle a personnellement demandé à d’autres personnes de contribuer à la réalisation de ce projet. C’est comme cela qu’on a eu le soutien du produit Akewa de Sobraga, qui a contribué à la fabrication du single. J’en profite pour dire merci à tous les artistes qui ont contribué gratuitement à la réalisation du projet : Lauriane Ekondo, Landry Onguele, Axel Agamboue, Saïd, le Studio Kage avec George Kamgoua, et bien d’autres.

Pourquoi n’avez- vous pas choisi l’option de faire une chanson dans laquelle on retrouverait plusieurs artistes gabonais ?

J’aurais pu, en effet. Mais il faut savoir que la difficulté que notre pays traverse, notamment cette crise politique, a divisé tout le monde, y compris les familles et les artistes. Dans le milieu artistique gabonais, on a désormais peur les uns des autres. Certains sont clairement identifiés d’un bord comme de l’autre. J’ai interpelé sur le sujet et invité certains, mais la plupart des conseils qui m’ont été donnés étaient de chanter seule pour que ma prière parvienne aux Gabonais, à tous les Gabonais. Le risque, m’ont dit des proches, était d’arriver à la situation selon laquelle la présence de certains artistes gêne d’autres. Ma chanson et le message que je souhaite faire passer risquaient de ne pas atteindre son objectif auprès des populations à cause de ces divisions.

S’agissant de vos projets, en dehors de ce single, à quel niveau en êtes-vous ?

Vous savez, quand un pays va bien, on peut soulever du monde, faire des tas d’albums, organiser des concerts à travers le pays et ailleurs. Mais notre pays ne va pas bien. J’ai donc mis beaucoup de mes projets en pause.

Même mon dernier album, «A l’angle de mon être», je n’arrive pas à trouver de l’énergie pour aller de part et d’autre pour le promouvoir. J’essaie pourtant mais c’est difficile. Dernièrement, j’étais au Bénin, invitée par King Mensah, avec qui j’ai fait un concert à Cotonou. Mais mon esprit est triste, ma voix est en larme plus que jamais. Mes projets attendront. A mon âge, cinquante ans, on est conscient de ce qu’il se passe, et on a peur. Mais une bonne peur qui nous interpelle pour que la raison ait raison dans la vie. C’est un SOS que je lance à tous : soyons du côté de la solution.

Pensez-vous que la situation des artistes gabonais s’est améliorée ces dernières années ?

La situation des acteurs de la culture est catastrophique ici. Il faut vraiment que l’on prenne en considération leurs difficultés, et que l’on s’interroge sur leur qualité de vie. Comment vivent les artistes gabonais ? De quoi vivent-ils ? Comment font les parents artistes pour envoyer leurs enfants à l’école quand ils n’ont pas d’autres métiers ? Il est important de trouver des réponses à ces questions.

Le monde artistique et musical gabonais a enregistré récemment la perte d’un chanteur, Kaky Disco. Quelle mobilisation est prévue par ses collègues à l’occasion de la sortie de son corps annoncée pour ce jeudi 14 septembre ?

Dans cette épreuve, nous, artistes gabonais, sommes unis. Nous tenons d’ailleurs des réunions en vue de l’organisation des obsèques. Je veux dire qu’il s’agit d’une grande perte. C’était, je le pense, l’une des plus gentilles personnes dans notre milieu. Kaky Disco était un grand bosseur, quelqu’un de généreux. J’en garde un bon souvenir, et j’invite tous les jeunes qui étaient autour de lui à continuer de travailler, à ne pas laisser tomber à cause des difficultés. Que ces jeunes soient la suite de Kaky.

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