Un article du quotidien L’Union tablant sur une rencontre entre la procureur de la CPI et le ministre gabonais de la Justice, en a occulté le contexte et l’objet, s’employant plutôt à un croc-en-jambe envers l’appel de l’Union européenne pour une enquête indépendante sur les violences post-électorales de 2016. Francis Nkéa communique, L’Union l’y aide… comme au bon vieux temps de la Pravda en URSS.  

Fatou Bensouda et Francis Nkéa, à Niamey la semaine dernière. © D.R.

 

Georges Mpaga, le président du Réseau des organisations libres de la société civile pour la bonne gouvernance au Gabon (ROLBG) a relevé sur Facebook un article du quotidien L’Union, largement commenté par la suite sur les réseaux sociaux. Paru le 29 octobre dernier et titré «Francis Nkea rencontre Fatou Bensouda», le texte induit des questions quant à la communication du ministre de la Justice, Garde des Sceaux, chargé des Droits humains. Ayant pourtant commis un photographe (Adjaï Ntoutoume) aux côtés de la délégation gabonaise, le quotidien pro-gouvernemental soutient que le «ministre de la Justice a échangé, jeudi, à La Haye (Pays-Bas), avec la procureur de la Cour pénale internationale, Fatou Bensouda». Le lieu de la rencontre est un mensonge, d’ailleurs prouvé par l’œuvre d’art en arrière-plan de la photo, ostentatoire, de l’article.

Paru le 29 octobre dernier, l’article du quotidien L’Union partagé, commenté et moqué sur les réseaux sociaux. © D.R.

Niamey au Niger, pas La Haye en Hollande

Dans les faits, Francis Nkea n’était pas «à La Haye (Pays-Bas)». Il était à Niamey, au Niger, où s’est tenu, du 24 au 26 octobre 2017, un symposium régional de haut niveau sur la coopération et la complémentarité entre les Etats et la Cour Pénale Internationale (CPI). Tablant essentiellement sur la coopération des Etats à aider la CPI dans la réussite de sa mission, la rencontre a enregistré la participation de 13 pays africains. Elle était organisée avec l’appui financier de l’Union européenne (UE) et de l’Organisation internationale de la francophonie(OIF). L’article du quotidien L’Union occulte ce symposium et son objet, s’employant à un croc-en-jambe sur l’appel de l’UE à une enquête internationale indépendante sur les violences post-électorales de 2016. Résultante finale des échanges entre Fatou Bensouda et Francis Nkéa : seule la CPI «est habilitée à diligenter une enquête», conclue le quotidien gabonais. Et le ministre de la Justice d’ajouter que «tout recours à une autre instance serait donc faire preuve d’amateurisme».

Fatou Bensouda, maître du monde ?

Ainsi, Bensouda et Nkéa ont décrété qu’aucune commission indépendante pouvant émaner du Conseil de sécurité, aucun groupe de défense des droits de l’homme, aucun pool d’«experts internationaux» tel qu’on l’a vu sur les violences dans le Kasaï en RDC, même pas le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, n’a de compétence pour enquêter au Gabon. «Bensouda, maître du monde ?», s’est demandé un internaute très en verve sur les réseaux sociaux gabonais.

Si l’on y apprend qu’une nouvelle mission de la CPI sera dans quelques jours au Gabon, l’article de L’Union, par sa distorsion des faits, cache mal une opération de manipulation de l’opinion. «En vérité, il s’agit d’un grossier mensonge et d’une tentative supplémentaire d’instrumentalisation de la justice internationale par un régime, responsable des pires atrocités commises au Gabon qui est poursuit par plus d’une centaine de victimes ou représentants de victimes devant ce tribunal, faute de justice indépendante au Gabon», estime Georges Mpaga.

L’ancienne procureur général de Banjul et ancienne ministre de la Justice de Gambie, Fatou Bensouda, rencontre Ali Bongo, en septembre dernier à New York, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU. © D.R.

Absurde appréhension

Prompte et première à saisir la CPI, au lendemain de la publication des résultats de la présidentielle de 2016, pour une enquête sur les crimes perpétrés par les partisans de Jean Ping, selon Denise Mekam’ne ministre de la Justice après la démission de Séraphin Moundounga, la puissance politique en place étonne. Se targuant souvent d’être trop bien renseignée donc d’avoir la bonne information, elle ne devrait logiquement pas avoir d’appréhension sur n’importe quelle enquête, indépendante et internationale soit-elle. Que cache donc le refus du gouvernement d’une enquête autre que celle de la CPI ? Que cache également cette inclination à laisser comprendre que les autorités gabonaises sont à tu et à toi avec Fatou Bensouda ? A l’instar de cette rencontre entre l’ancienne ministre de la Justice de Gambie et Ali Bongo, en septembre dernier à New York, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, fort médiatisée par ce que les Gabonais nomment la presse du pouvoir. La Direction de la communication présidentielle (DCP) et le portail officiel du gouvernement gabonais indiquaient alors que la procureur de la CPI avait félicité le Gabon pour avoir saisi lui-même l’instance juridique internationale, contrairement aux autres pays d’Afrique.

Le gouvernement gabonais communique. Francis Nkéa communique. Mais toutes ces sorties, depuis et au sujet du communiqué de l’UE appelant à une enquête indépendante sur les violences post-électorales de 2016, font un peu tintamarre. Que pourraient penser de l’article de L’Union l’UE et l’OIF qui ont financé le symposium de Niamey ?

Auteur : Anne-Sophie Laborieux