Quelques heures avant l’élection du président de la Confédération patronale gabonaise (CPG), prévue ce 24 février, Alain Ba Oumar s’est prêté aux questions de Gabonreview. Dans l’interview ci-après, le candidat revient longuement sur son programme, invitant également le corps électoral à se pencher sur le passif de celui qui présidera aux destinées du groupement syndical.

Alain Ba Oumar, candidat à la présidence de la CPG. © D.R.

 

Gabonreview : A quoi sert un syndicat des patrons lorsqu’on sait que les syndicats sont nés des luttes ouvrières ?

Alain Ba Oumar : Les patrons, comme les employés, rencontrent parfois des difficultés dans l’exercice de leurs activités. Et comme on dit que «L’union fait la force», ils (les patrons, ndlr) ont parfois besoin de se regrouper comme les travailleurs, pour défendre leurs intérêts. Les patrons ne sont pas différents des autres professionnels, ils ont parfois besoin de s’unir pour obtenir des avancées, par rapport à l’environnement régulatoire. Par exemple, le gouvernement est un grand partenaire du patronat et, parfois, les patrons ont besoin de parler d’une seule voix pour obtenir des avancées et lutter, comme n’importe quel syndicat, pour leurs intérêts.

Que peut faire la CPG pour améliorer le climat des affaires au Gabon, pas toujours bien noté à l’international ?

Comme vous le savez, la CPG c’est un syndicat de syndicats : une confédération patronale. En d’autres termes, la base des membres de la CPG c’est le syndicat. Chez nous, il est sectoriel car, regroupant 5 à 10 entreprises d’un secteur donné. Vous avez, par exemple, le syndicat des opérateurs portuaires, celui des télécommunications…A ce niveau-là, votre interlocuteur c’est une agence de régulation, si vous êtes sous sa juridiction, la direction générale, et éventuellement, le ministère en charge de votre secteur. Toutefois, vous trouverez également des syndicats ayant suffisamment d’assise pour discuter à un niveau supérieur à ceux-là. Comme le syndicat des producteurs de pétrole ou encore la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog).

© D.R.

Que peut apporter la CPG à ces syndicats ?

Elle leur ouvre la porte d’accès au niveau de discussion qui est celui de la CPG. Celle-ci discute avec l’administration, le gouvernement, y compris le Premier ministre, et, occasionnellement, avec le chef de l’Etat. Car, un syndicat n’appartenant pas aux catégories précédemment citées, n’a en général pas cette latitude. La CPG donne donc un esprit, elle appuie le travail des syndicats dans le cadre des problèmes transversaux. Elle doit donc permettre aux syndicats de pouvoir poser leurs problèmes à un niveau plus élevé, en plus de peser de tout son poids. Lorsque vous êtes, par exemple, un syndicat affilié au secteur de transit ou des agences de voyage, vous n’avez pas le même poids, lorsque vous discutez avec les autorités, qu’un syndicat représentant 80% du Produit intérieur brut (PIB) du pays ou des employés du Gabon. C’est donc ce poids-là que la CPG met dans la balance pour être écoutée et avoir la crédibilité lui permettant, plus facilement que les petits syndicats, l’oreille attentive des autorités.

Vous êtes vous-même à la tête d’un syndicat sectoriel. Que faites- vous exactement ?

Il y a trois ans aujourd’hui, j’ai été à l’origine de la création d’un syndicat regroupant les opérateurs de téléphonie mobile et la société que je dirige, officiant dans le secteur des communications par satellite. C’est donc un syndicat des opérateurs de télécommunications, pesant dans notre économie environ 300 milliards de francs CFA de chiffre d’affaires par an. Certes, ce n’est pas le plus gros secteur, mais il n’en demeure pas moins important et, surtout, stratégique. Par ailleurs, ce syndicat a mené, depuis bientôt trois ans, une lutte pour obtenir l’abrogation d’une mesure qui, pour nous, était injuste. Ladite mesure disait notamment que l’assurance-maladie des Gabonais économiquement faibles (Gef) devait être financée par quatre sociétés dans le pays, à hauteur de 10% de leur chiffre d’affaires respectif. Ce qui était énorme, d’autant que la base de la taxation n’était pas la bonne.

Nous avons donc obtenu l’abrogation de cette mesure, puisque le gouvernement a consenti à changer le mode de financement de ce besoin qui nous interpelle tous : il s’agit de la solidarité nationale. Cette solidarité doit être effectivement nationale et concerner tout le monde. Ce qui sera désormais le cas maintenant avec l’ensemble des opérateurs économique, en lieu et place de quatre sociétés comme c’était le cas avant.

© D.R.

Une fois à la tête de la CPG, que ferez-vous pour développer un meilleur environnement des affaires, orienté vers la nouvelle économie qui se construit sur le sillage de la révolution numérique ?

Comme tous les autres secteurs d’activités, l’économie numérique dépend de la qualité d’un environnement. L’écosystème est le même pour tout le monde, idem pour la parafiscalité, la corruption, le délit d’initié, la lenteur des décisions de justice, etc. Comme tous les autres secteurs, il faut créer les conditions pour promouvoir cette nouvelle économie. Nous ne considérons pas que la CPG a pour mission de privilégier un secteur ou un autre, c’est une des différences avec mon concurrent. Nous sommes tous égaux à la CPG, nous payons tous des cotisations proportionnelles à notre poids et nous attendons tous le même service de la confédération syndicale. Je ne répondrai donc pas à cette question dans le cadre de la CPG, mais plutôt en tant qu’opérateur de mon secteur d’activité et, à la limite ; en tant que président du syndicat des opérateurs de télécommunications.

Tous seuls, nous opérateurs ne pouvons pas améliorer l’environnement du climat des affaires. Il faut que l’Etat accepte de l’assainir, ce qu’il fait continuellement. C’est notre rôle de tirer la sonnette d’alarme lorsqu’il y a des choses qui ne vont pas, et nous le faisons avec la manière, chaque fois que cela s’impose. Et l’Etat ajuste, au fur et à mesure, les mesures menant vers un meilleur environnement des affaires au Gabon. Par ailleurs, nous opérateurs, pouvons continuer à déployer des réseaux, c’est notre métier, qui fera que l’infrastructure soit disponible partout avec, en prime, plus de fluidité. Maintenant, aujourd’hui, vous n’avez plus besoin d’expliquer à un enfant comment fonctionne un smartphone car, ça va très vite. Je suis donc conscient que si nous jouons notre rôle, déployer l’infrastructure partout où besoin se fait sentir, le reste suivra : la soif d’utiliser les nouvelles technologies est là.

Quels sont les grands axes de votre programme ?

Effectivement, l’élection du président de la CPG concerne une soixantaine de grands électeurs. La communication faite dans certains journaux et chaines de télévision, est plus destinée à faire connaître le candidat qu’à détailler le programme à ces grands électeurs. Qu’à cela ne tienne, je peux effectivement citer les grands axes de ce programme. Le premier consiste à moderniser le fonctionnement de la CPG car, fonctionnant encore comme il y a une dizaine d’années, lorsqu’il n’y avait pas de concurrents dans certains secteurs d’activités. Comme dans les télécoms où il n’y avait que l’Office des postes et télécommunications (OPT) ; Socoba qui était le pilier dans les BTP ; Ceca-Gadis dans la distribution ; Bicig dans la banque ; etc. Ce sont donc les patrons de ces entreprises qui se retrouvaient pour parler de leurs problèmes. A l’origine de la CPG, ces patrons ont longtemps fonctionné comme un «club de patrons».

Aujourd’hui, nous avons l’ambition de faire franchir un palier à la CPG, passer outre le fonctionnement de ce club de patrons. Certes, ce n’est plus le cas dans les textes, mais le fonctionnement est resté inchangé. Nous souhaitons donc migrer vers un véritable syndicat, se battant pour les intérêts de ses membres. Et c’est de cette manière que nous allons satisfaire tout le monde. C’est cela la base de notre projet : celui de dire que les syndicats les moins influents, les moins représentatifs de l’économie, soient pris en compte dans les problématiques que nous défendons, au même titre que les syndicats des grandes entreprises. Nous voulons donc apporter un rééquilibrage, et faire en sorte que la CPG ne soit pas un groupement privilégiant les grandes entreprises. En gros, nous souhaitons que la CPG se concentre sur sa mission première, non pas réfléchir sur les grandes questions macro-économiques, mais simplement régler les problèmes de ses membres.

Car, des problèmes, il y en a énormément. Il s’agit notamment de la dette intérieure, le code du travail à rendre plus flexible, la parafiscalité…Bref, il y a suffisamment de quoi s’occuper.

© D.R.

Votre programme semble très ambitieux. Quelle stratégie comptez-vous mettre en place pour le matérialiser ?

Une stratégie participative ! La majorité des entreprises de la CPG me dit ceci : «Nous nous sentons exclus et nous ne voyons pas de résultats !» Nous voulons axer la stratégie sur la performance. La stratégie c’est donc d’avoir une nouvelle organisation, plus inclusive. C’est-à-dire qu’il y a une trentaine de syndicats à la CPG, mais seulement une quinzaine de sièges au bureau exécutif, qui est un peu le gouvernement de la CPG. Nous allons regrouper ces syndicats en 14 blocs, appelés pôles sectoriels et qui, en général, ont des problématiques communes. L’idée c’est que chaque pôle ait un représentant siégeant au bureau exécutif, pour faire en sorte que plus personne ne soit oublié. Ça, c’est pour l’inclusive.

Ensuite, nous privilégions des experts. Aujourd’hui, le bureau exécutif est constitué par le président (de la CPG, ndlr) qui choisit des personnes avec qui il a des affinités. Encore une fois, c’est un club de conseillers, les obligés du président, dans beaucoup de cas. Nous voulons donc, aujourd’hui, que les pôles eux-mêmes désignent un représentant pour ses compétences, la confiance qui lui est accordée, et qui siégera au bureau exécutif. Nous voulons des syndicats qui travaillent, qui posent leurs problématiques aux pôles qui vont se réunir régulièrement. Nous voulons un pôle qui travaille, qui fait une synthèse de problématiques des syndicats le composant ; et qui transmettra ces informations, avec des solutions ou des ébauches, au bureau exécutif. Et nous aurons un bureau qui synthétisera toutes ces problématiques et se battra pour qu’elles soient résolues, à travers les moyens d’action que nous avons, vis-à-vis du gouvernement et des autres syndicats.

© D.R.

Avez-vous un message particulier à l’endroit de vos électeurs ?

D’entrée de jeu, je leur dirai que ce n’est pas par hasard qu’il y a une élection pour la première fois dans l’histoire de la CPG. C’est le cas parce que des gens ont voulu qu’il en soit ainsi. C’est donc une élection ouverte. Nos électeurs doivent faire un choix pour le bien de leurs entreprises. Nous ne sommes pas, à la CPG, en train de faire de la politique, ou encore de nous amuser. Nous sommes en train d’essayer de faire avancer nos entreprises. Et pour le faire, nous devons les débarrasser, au fur et à mesure, des différentes embuches gênant leur progression. C’est donc très important pour nous de faire le bon choix aujourd’hui car, nous avons l’opportunité de changer de cap, d’aller vers une CPG plus performante et plus inclusive. Et, pour choisir entre les deux projets qui leur sont proposés, les électeurs doivent faire comme des banquiers. En effet, lorsque vous vous adressez à un banquier pour un financement, ce denier vous demande un plan d’affaires. En regardant ce business plan, il analyse non seulement son contenu, mais aussi son équipe de projet. Dans ce sens, l’on mesure la capacité de quelqu’un à mettre en œuvre, par son passé et son bilan.

En ce qui me concerne, j’ai un bilan en tant que chef d’entreprise. Je n’ai pas de grand bilan en tant que n°2 car, je l’ai rarement été. J’ai créé plusieurs entreprises ayant fait des choses… L’entreprise (IG Telecom, ndlr) que j’ai créée, ce n’est pas quelqu’un d’autre qui a fait en sorte qu’elle soit le pionnier des nouvelles technologies ; qu’elle soit la première société de télécommunications de toute la sous-région, à être certifiée ISO depuis maintenant sept ans ; qu’elle soit le leader dans son segment d’activités, la communication par satellite dans la sous-région. J’ai donc un bilan en tant qu’entreprise et syndicaliste. Un syndicat puissant qui, en trois ans d’existence seulement, a réglé des problèmes que d’autres n’ont pu régler en 30 ans de CPG. Je n’ai pas un bilan en tant que président de la CPG, mais j’aimerai bien écouter celui de mon adversaire. J’invite donc les électeurs à se pencher sur le bilan, avant d’aller dans des promesses pour le futur : on construit le futur avec le présent et le passé.