Victime de nombreuses trahisons, l’ex-épouse de Nelson Mandela redoutait particulièrement les Noirs alliés à la police. En la condamnant, la Commission Vérité et Réconciliation avait envoyé aux dignitaires du pouvoir raciste un message d’impartialité et d’indépendance.

Winnie Mandela. © Parismatch

 

Elle est incontestablement l’une des personnalités politiques les plus emblématiques du siècle dernier. Pourtant, au lendemain de son décès, certains veulent entretenir la polémique sur son rôle et son legs. En dépit des rappels historiques, des mises en perspective, de nombreux commentateurs tentent de ternir son image. Souvent partiales, généralement partielles, leurs analyses sont toujours orientées. Pour eux, elle n’est ni une icône de la lutte pour la dignité humaine, ni une militante des droits humains. Elle est plutôt un personnage controversée, adepte de la corruption et des méthodes violentes. A l’appui de leur sentence, un événement tragique : la mort de Stompie Moeketsi. Soupçonné de collusion avec la police, cet adolescent de 14 ans fut retrouvé, la gorge tranchée, le 6 janvier 1989, non loin du domicile de Winnie Mandela.

BRIMADES

Dans l’Afrique du Sud raciste, durant l’état d’urgence, un groupe de jeunes assuraient la sécurité de Winnie Mandela. Au plus fort de l’insurrection contre le régime de l’apartheid, ils choisirent de dissimuler leur activité en se présentant comme une association à vocation sportive. Censé servir également d’officine de recrutement pour la branche armée de l’African national congress, le Mandela United Football Club (MUFC) naviguait entre culte de la dissimulation et religion du secret. Ses membres s’épiaient et se tenaient à l’œil les uns les autres. Très vite, le soupçon et la fébrilité prirent le pas sur la confiance et la sérénité. Comme il fallait le redouter, tout cela dériva progressivement vers une sorte de coterie criminelle sans grand rapport avec la lutte contre l’oppresseur. Accusées de servir les intérêts de la police ou d’être des «infiltrés», plusieurs personnes passèrent de vie à trépas, victimes de simples rumeurs ou de règlements de compte.

Où situer la responsabilité de Winnie Mandela ? Victime de nombreuses trahisons, l’ex-épouse de Nelson Mandela redoutait particulièrement les Noirs alliés à la police. Ses déclarations maladroites sur la nécessité de leur faire subir «le supplice du collier» traduisaient un ras-le-bol. Nombreux parmi ses compagnons de lutte se rendirent, effectivement, complices des brimades à son encontre. D’autres contribuèrent à orchestrer une campagne de diffamation. De sa vie intime à sa vie professionnelle en passant par sa vie familiale, rien ne lui fut épargné.

Dans sa cellule de Robben Island, son époux retrouvait régulièrement des coupures de presse évoquant ses liaisons amoureuses. Fouilles vaginales, isolement et tortures furent son quotidien durant ses 491 jours de prison. S’étant séparée de ses filles, parties étudier au Swaziland, elle dut aussi accepter de ne plus travailler. Pouvait-elle subir tout cela sans se radicaliser ? Pouvait-elle le vivre sans nourrir des ressentiments voire un sentiment de vengeance ? De telles mesures pouvaient-elles être mises en œuvre sans complicité dans son environnement immédiat ?

GAGE

Au lendemain du décès de Winnie Mandela, il est peut-être temps de faire la part des choses. Comme le disait Peter Storey, ancien président de l’Église méthodiste d’Afrique australe (MCSA) et du Conseil sud-africain des églises (SACC) : «Le mal absolu reste l’apartheid. Mais ce cancer a conduit beaucoup d’opposants politiques à se transformer en bourreaux». Et pour cause : généralement défini comme «le développement séparé des races», l’apartheid établissait une hiérarchie entre les hommes. A compétences égales, le salaire d’un Noir était invariablement inférieur à celui d’un Blanc. Les couples mixtes étaient interdits. Le droit de grève n’était pas reconnu aux Noirs. Le droit de vote aussi. La propriété foncière était réservée aux Blancs. Un Noir ne pouvait séjourner plus de 72 heures en ville sans devoir le justifier. Pouvait-on venir à bout d’un tel système sans faire des dégâts collatéraux ? On peut en douter.

Loin de vouloir l’innocenter dans l’affaire Stompie Moeketsi, Winnie Mandela n’était pas la tortionnaire décrite ces jours-ci. Egérie de la campagne «Free Mandela», elle a porté le message de la non-violence. Par monts et par vaux, elle s’est démenée pour plaider la cause de son peuple. Seulement, la construction de la nation sud-africaine méritait bien quelques sacrifices. Reconnue «coupable politiquement et moralement des énormes violations des droits de l’homme commises par le MUFC», l’ex-épouse de Nelson Mandela a, en quelque sorte, servi de gage à la Commission Vérité et Réconciliation. En clair, en la condamnant, l’instance présidée par Mgr Desmond Tutu avait envoyé aux dignitaires du pouvoir raciste un message d’impartialité et d’indépendance. Pour sa crédibilité, elle se devait d’épingler quelques grosses pointures Noires. Autrement, elle courait le risque de sombrer dans les abysses de la suspicion et du discrédit.  Après tout, toute négociation suppose des concessions réciproques. Or, la CVR fut mise en place au terme d’une négociation. Au vu de son incapacité à contraindre Frederick De Klerk et Pieter Botha à rendre des comptes, une conclusion s’impose : dans cette affaire, comme tout au long de sa prolifique et douloureuse existence, la «mère de la Nation» a été donnée en sacrifice expiatoire.