Au mépris de toutes les règles éthiques et démocratiques, la France a, de tout temps, soutenu la famille Bongo. 57 ans après l’indépendance, certains affairistes continuent même de jouer les Faust de la pratique démocratique.

Les auteurs du documentaire de France 2, sur le plateau de France 24. © Capture d’écran France 24

 

La question est sur toutes les lèvres : la France est-elle en train de lâcher Ali Bongo ? Au lendemain de la diffusion du magazine de France 2 consacré à la dynastie Bongo, ce sujet fait débat. Pourquoi ? Parce qu’au mépris de toutes les règles éthiques et démocratiques, l’ancienne puissance coloniale a, de tout temps, soutenu la famille Bongo. Au grand dam du peuple gabonais, elle a avalisé les scrutins truqués tout en fermant les yeux sur une vaste entreprise de prédation de la richesse nationale. Au final, elle a légitimé une gouvernance des plus hérétiques, soutenant même une dévolution monarchique du pouvoir.

On ne peut oublier… On doit s’en souvenir… Après l’avoir imposé à la tête de l’Etat puis porté à bout de bras 42 ans durant, la France entière – officielle et officieuse – accourut aux obsèques d’Omar Bongo. Durant ces funérailles, des contacts furent pris pour la suite. Naturellement, tout cela se fit dans le dos du peuple gabonais et au seul bénéfice de la famille Bongo. Unanimement, les médias français, notamment Radio France internationale (RFI), commencèrent aussitôt à présenter Ali Bongo sous les traits du «favori pour succéder à son père». Même si la volonté de changement était manifeste au sein de la population, les cercles d’influence en avaient décidé autrement. À coups de propagande mensongère, de lobbying auprès d’autres États et même d’intimidations vis-à-vis de certains candidats, la France apporta un soutien total au fils du défunt président. Sans même attendre la confirmation des résultats par la Cour constitutionnelle et malgré les tueries de Port-Gentil (lire «Ella Ekogha et Rose Rogombé à la CPI ?»), Nicolas Sarkozy s’empressa de reconnaître et féliciter le nouveau pouvoir. Comme il fallait s’y attendre, le candidat de Paris essaya de reproduire le même scénario sept ans plus tard, ouvrant la voie à l’une des élections les plus chaotiques et meurtrières de l’histoire du pays.

Documentaire de la discorde

Où situer les responsabilités ? La construction démocratique engage les peuples et les États. Les populations doivent défendre leurs droits civils et politiques, mais les États ne peuvent rester insensibles à la négation du droit des peuples à l’autodétermination. Les droits de l’homme, la liberté, l’égalité, la solidarité ne doivent pas être appliqués ou défendus au gré des intérêts économiques ou financiers. Ils doivent être promus partout et en tout lieu avec le même engagement. Ainsi, les populations gabonaises n’auraient jamais dû être livrées à elles-mêmes ou laissées à la merci de gardes prétoriennes formées, armées et entraînées par une assistance technique française.

Haut du forBas du formulaireAu lendemain de la diffusion du documentaire de la discorde, on doit interroger le rôle de la France dans la confiscation du destin du peuple gabonais. 57 ans après l’indépendance, la dénonciation des dictateurs ne suffit plus. Il est peut-être temps d’affronter la vérité historique. Le moment est sans doute venu de rendre hommage à l’action des progressistes et d’œuvrer à la restauration de la souveraineté des peuples. Tout au long de la longue marche du peuple gabonais vers une démocratie véritable, de nombreux destins ont été brisés et de nombreuses vies humaines perdues. Dans la plupart des cas, les progressistes ont été diabolisés, vilipendés, traînés dans la boue. Les ressources naturelles ont été pillées, bradées ou simplement privatisées. Tout cela s’est généralement fait sous le regard complice de la France (lire «Sous les «anomalies», la France»).

Faust de la pratique démocratique

On aurait forcément tort de voir dans le documentaire de France 2, le signe d’une évolution de la France ou plus simplement d’un soutien à la cause du peuple gabonais. Depuis toujours, l’ancienne puissance coloniale joue un rôle majeur au Gabon. Ses intérêts économiques y sont très importants. Pour ses entreprises, une dictature arrangeante est préférable à une démocratie soucieuse des intérêts du peuple. Curieusement, elles perçoivent l’absence de liberté politique comme un gage de prospérité pour leurs affaires. À l’opposé de la célèbre maxime de Barack Obama, elles préfèrent les hommes forts aux institutions fortes. Du moins, s’agissant de l’Afrique…

Et pourtant, pour la France, le soutien au peuple gabonais devrait rimer avec promotion des valeurs démocratiques et non avec recherche du buzz médiatique. Pour les Gabonais, la volonté de reprendre en main le destin collectif se traduit par la mobilisation des élites et non par la consommation de documentaires au professionnalisme douteux. Cette mobilisation se fait de plus en plus forte. Partout à travers le monde, des jeunes compatriotes revendiquent leur souveraineté, faisant retenir un cri de liberté. À Paris, Bruxelles, Genève ou New York, ils proclament leur soif de démocratie (lire «Sit-in de la résistance à Genève et New-York»).  Au Gabon, l’exceptionnelle solidarité autour de l’ancien candidat unique de l’opposition a irréversiblement fait bouger les lignes. Face à cette réalité, des voix se sont élevées çà et là pour exiger plus de démocratie (lire «Jean-Christophe Lagarde pour le départ d’Ali Bongo»  et «Le Parti de gauche dénonce une élection virtuelle»). N’empêche, certains affairistes continuent de jouer les Faust de la pratique démocratique. Capables de virer leur cuti au moindre contrat commercial, susceptibles de se retourner contre les démocrates après le prochain marché, ces gens ne sont nullement des démocrates. Ce sont plutôt des maîtres-chanteurs.