La Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) est en passe de connaître le même sort que d’autres entreprises publiques : la faillite ! Aujourd’hui, en effet, la gestion des personnels et les nominations internes y sont fortement critiquées, les fournisseurs ont du mal à être payés, les pensions-retraite versées avec retard, l’entretien du bâtiment abritant le siège de l’organisation est suspendu… Le climat y est morose. Tout est en train de péricliter. Avec ces anomalies évidentes, «l’empire Lasségué» risque de ne pas tenir bien longtemps. Voyage au cœur d’une CNSS qui fait beaucoup parler d’elle. En mal !

CNSS : 35 milliards de francs CFA pour le projet de tours jumelles, ici vues de la voie principale. © D.R.

 

Désiré Lasségué, 58 ans, médecin-anesthésiste, s’est installé, le 18 mars 2013, au 7ème étage de l’immeuble de la CNSS. Dès le 24 avril, le successeur de Marie-Thérèse Vané Ndong Obiang présentait son plan de transformation de l’entreprise. Il décline alors, entre autres, son projet de renforcer en ressources humaines les capacités opérationnelles des délégations provinciales CNSS, et lance un slogan : «CNSS, new age» (CNSS, nouvelle ère). Il veut l’accouchement des idées, la mise en œuvre des consensus. Il veut libérer la «Caisse» des blocages de toutes sortes, annonce son intention de redresser l’entreprise et de lui faire atteindre un nouveau palier. Le nouveau directeur général donne alors un souffle nouveau à l’entreprise et suscite l’adhésion. «Le directeur général appelait à jouer «collectif», à penser Entreprise avant de penser à soi, et ce Lasségué-là, on l’appréciait, on l’aimait même», reconnaît un responsable de syndicat. «Il avait des idées bouleversantes, nous l’avions cru d’une grande intégrité et d’une grande probité». Tout avait donc bien commencé en 2013…

 

Désiré Lasségué : un projet de «CNSS, new age» à son arrivée. © © cnss.ga

Vrai visage, vrai «projet

Mais, à partir de janvier 2015, «l’avion amorce sa descente avec de fortes turbulences qui ne laissent aucune chance aux passagers». C’est à ce moment-là que commence la descente aux enfers ! Le management de Désiré Lasségué est mis à l’index. «Le personnel a alors commencé à voir son vrai visage et à imaginer son vrai «projet». Il nous a, en quelque sorte, trahis», regrette un syndicaliste, estimant qu’il est en train de casser les reins de la «Caisse», sans même en mesurer l’impact sur les agents et sur l’entreprise elle-même. On entend aussi que le directeur général de la CNSS aurait cédé à des amis, et à vils prix, des véhicules «réformés» (qui n’étaient pas si vieux que cela).

Dès 2015, la descente aux enfers

En tout cas, pendant des mois, il accumule des erreurs de gouvernance, les «injustices cuisantes», suscitant des crispations et des frustrations parmi les personnels. Pendant longtemps, il a, dédaigneux, estimé qu’il avait raison sur tout et sur tous. Mais le temps heureux des certitudes n’est plus qu’un souvenir flétri. Depuis un bon moment, la CNSS – signe d’une entreprise en difficulté –  éprouve beaucoup de mal à payer ses fournisseurs. Les pensions-retraite sont payées avec retard. Même le simple renouvellement de l’abonnement aux journaux et aux chaînes de télévision pour les membres de la direction de l’entreprise n’est plus assuré. Il a par ailleurs, au siège de l’entreprise, mis en touche des cadres qualifiés pour les remplacer par la parentèle ou d’autres proches, surtout des femmes dont la seule compétence était d’avoir des rapports spécieux avec «le beau gosse de Lékeï».

Nommer à des postes importants, parfois stratégiques, des personnes ne disposant pas de pedigree en a choqué plus d’un. Cette forte féminisation des postes aurait pu être acceptée s’il s’agissait de cadres brillants, mais ce n’est point le cas. Ces femmes et ces proches ont «brisé le plafond de verre» (accéder à des postes sans avoir la formation requise, sans disposer de profil pour ces responsabilités-là). De même, l’entreprise a connu, en quatre ans, et surtout ces deux dernières années, plus de recrutements qu’il ne fallait. Parmi eux, peu de gens formés dans les métiers de la sécurité sociale. Il s’agissait plutôt d’informaticiens et informaticiennes et de secrétaires. C’est le «crépuscule» !

 

Le siège de la CNSS à Libreville (archive). © D.R.

«Il leur a fait briser le verre de glace»

Aujourd’hui, Désiré Lasségué fait face à une fronde des syndicats. Dans ce climat délétère, Germain Ebolo et André Richard Ndo, chefs de file des deux principaux syndicats de l’entreprise, mènent la contestation de la gestion du médecin-anesthésiste, mais ils ne sont pas les seuls. Même les personnels non syndiqués estiment qu’il est temps pour l’actuel «patron» de partir, ses projets étant implacablement voués à l’échec. «Le directeur général démontre qu’il ne peut régler les problèmes de fond qui se posent à la CNSS», souligne un cadre de l’Inspection générale. Sur les réseaux sociaux, sur les réseaux de l’entreprise, les mots pour qualifier sa gestion sont indicibles. Pour de nombreux membres du personnel, Désiré Lasségué est «le produit le plus abouti de la gestion épicière». D’ailleurs, recevant, il y a quelques jours, un de ses collaborateurs, Lasségué qui semble disposer d’un «service de renseignements-maison», lui assène les yeux dans les yeux : «il m’a été rapporté que vous avez dit que  la  CNSS  est  gérée  comme  une  épicerie, pouvez-vous me dire qui est  l’épicier ?»

Trois «Carton rouge»

L’interlocuteur prend peur et ne dit mot. Un ancien responsable récemment mis à la touche affirme que «Désiré Lasségué semblait, au début, avoir un vrai plan de transformation ambitieux pour l’entreprise, mais au lieu de transformer la CNSS, c’est plutôt la CNSS qui a transformé sa vie». En fait, «le DG a maintenant ce que l’on appelle «le syndrome du château», il n’écoute plus personne, il ne travaille à présent qu’avec ceux qui composent sa galaxie ; il s’est laissé «marabouter» par certains membres de son entourage ; ces «textoteurs» qui ne lui donnent pas toujours la bonne info», tranche un agent féminin de la DRH.

Les personnels disent qu’ils lui infligent trois cartons rouges, parce qu’ils sont convaincus de l’existence de rétrocommissions dans des dossiers liés à des constructions. «Carton rouge» donc pour son projet pharaonique coûtant 35 milliards de francs CFA (2 tours-jumelles de 7 étages chacune vers la SGS, enjambées par une passerelle pour piétons sur le prolongement du boulevard de l’Indépendance (Bord de mer). «Carton rouge» aussi pour la réalisation, à hauteur de15 milliards FCFA, d’un immeuble de 7 étages juste à côté du bâtiment principal de la CNSS ; cet immeuble devait en fait compter trois étages, mais Désiré Lasségué, qui n’a pas voulu prendre en compte l’avis du Bureau Véritas, a décidé d’en ajouter quatre autres. Résultat des courses : le sol s’affaisse, le bâtiment se fissure déjà par endroits, et les agents ne pourront pas l’occuper du fait de tous ces problèmes liés à ses fondations. «Carton rouge» également pour sa gestion des finances de l’entreprise marquée par des «prélèvements magiques» et par son management des ressources humaines marquées par trop d’injustices. «Nous avons dit à notre tutelle et à toutes les autorités compétentes que pour redonner vie à la CNSS, il faut changer le directeur général ; sinon nous allons connaître un suicide collectif par la faute d’un individu», affirme un syndicaliste. A la CNSS, l’ère de l’après-Lasségué est-elle amorcée ?  Les personnels disent en privé qu’ils lui réservent une fête comparable à celle que les agents du ministère du Pétrole ont faite à leur ancien ministre au moment de son départ…