Le corps sans vie d’un jeune homme, jeté au bord de la chaussée dans la nuit du 3 au 4 décembre, alourdit le bilan des actes de violence dans le pays ces derniers temps. Mais, l’état du cadavre amène de nombreux commentateurs sur la piste des policiers tueurs. Lambert-Noël Matha, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, devrait faire explorer cette piste et mettre en branle une police des polices.

Meurtre d’un jeune homme jeté dans le 3e arrondissement de Libreville. © Facebook/Fortuné Edou Essono

 

7e pays le plus dangereux au monde, selon les données de l’Institut de sondages américain Gallup, le Gabon ne trahit pas sa réputation. Le cycle des horreurs semble en effet y suivre son cours, avec des meurtres devenus littéralement permanents et banalisés.

Pickup blanc, traces de menottes

Ce 4 décembre encore, au quartier Akébé poteau dans le 3e arrondissement de Libreville, le corps d’un jeune homme sans vie aurait été jeté au bas côté de la chaussée d’un véhicule blanc, selon divers témoignages sur les lieux. «Un pickup 4×4 blanc», précise-ton.

Sur les réseaux sociaux où les photos du cadavre non identifié ont été largement partagées, les commentaires vont bon train pouvant constituer autant de pistes. On peut y lire, par exemple : «Les pickups blancs, on sait qui s’en sert pour semer la terreur», ou encore «c’est dingue, il manquait juste des hommes cagoulés armés de Kalash» et, plus analyste : «Pick-up blanc et trace de menottes aux poignets, On va pas chercher loin ! Tout est clair». Autant de déclarations de badauds du web indexant la police. Celle-ci est bien connue du public pour ses rondes exhibitionnistes ou punitives, en pickups blancs, dans les quartiers populaires et lors des manifestations de l’opposition politique. «Les bandits opèrent dans les taxis et voitures banalisées, pas dans des pickup pour un acte de ce genre. Et puis, les bandits dissimulent les corps. Ils n’ont pas le temps et l’audace de les ramener au milieu des gens. C’est trop risqué pour eux», commente, tout de même explicatif, un ancien agent de la Police judiciaire.

Police et banalisation de la torture au Gabon

© Facebook/Fortuné Edou Essono

Les marques de torture et surtout de menottes bien visibles sur le mort d’Akébé-Poteaux font en effet penser qu’il a été torturé avant de trouver la mort. Or, il est de notoriété publique que la torture est largement pratiquée par les agents des forces de l’ordre et de défense. L’on se souviendra, par exemple, qu’en juillet 2016, Sammy Julien Mahoumbou, étudiant à l’Ecole normale supérieure à Libreville, avait témoigné en vidéo avoir été torturé par des agents de la Police judiciaire qui avaient fini par lui casser le bras droit. En décembre 2014 à Franceville, une dizaine d’étudiants de l’USTM furent humiliés et fortement torturés par les Bérets rouges (parachutistes).  Dans la même ville, en mars dernier, un ressortissant burkinabé, Issouf Bonca, 30 ans, gardien dans un domicile privé, est mort de la torture physique infligée par un capitaine de police, Térance Afounouna, qui n’a jamais été révoqué.

En janvier 2015, le procès de Nicolas Ondo Aubame, leader étudiant, et de ses collègues de l’Université Omar Bongo, avait permis la mise à nu, au tribunal de Libreville, des tortures et autres traitements inhumains, régulièrement infligés aux détenus par les Officiers de police judiciaire. Le cas d’un étudiant ayant été sodomisé par les forces de l’ordre avait alors fait les choux gras de la presse tandis que Ballack Obame, un autre leader étudiant, fut «copieusement bastillé le premier jour, puis le deuxième, jusqu’au coma. Bien qu’étant dans cet état, ses tortionnaires qui croient à une comédie, continuent de le tabasser de toutes parts, avant de réaliser qu’il est inerte. Craignant de l’avoir finalement tué, ils vont le transporter nuitamment à l’hôpital d’instruction des armées» (dixit Marcel Djabioh).

Si l’on ne saurait pour le moment soutenir avec aplomb que le mort d’Akébé-Poteaux est le fait des policiers, les marques sur son corps et les témoignages des rares personnes ayant vu le macchabée être jeté, conjugués aux pratiques habituelles, brièvement rappelées ci-dessus, constituent un fort faisceau de présomptions sur la police. Lambert-Noël Matha, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, devrait faire explorer cette piste et peut-être mettre en branle une police des polices, un genre de brigade des Incorruptibles. On ne le sait que trop, la solidarité de corps empêchera toujours, au Gabon, à une enquête sur la police d’aboutir.

Ce drame aussi spectaculaire que barbare, survient alors que le meurtre à Oyem d’un jeune lycéen de 16 ans par un autre du même établissement alimente encore la chronique. L’assourdissant silence du ministère de l’Intérieur et de la Sécurité, à ce sujet, est du reste bien étonnant. Certains en viennent à penser à un laisser-aller. La recrudescence de la violence et de l’insécurité, pour une population d’à peine 1,800 million habitants, dégrade davantage le ratio du Gabon dans les classements des pays à risque. Ce, depuis la crise post-électorale et surtout la crise économique. La situation fait craindre la désignation du pays à la tête du hit-parade des pays des plus dangereux au monde.

Auteur : Alain Mouanda