Se présentant dans toute sa nudité, la classe politique française se livre à un spectacle peu élogieux. Depuis quelques semaines, elle apparaît sous les traits du contre-exemple parfait pour les régimes d’Afrique, traditionnellement enclins à faire peu de cas des considérations éthiques ou démocratiques.

Emmanuel Macron à Paris lors de la commémoration, le 8 mai 2017, de la victoire des Alliés en 1945. © Eric Feferberg/AFP

 

La classe politique française est en pleine séance de strip-tease. Son élite se dénude. Contre toute attente, un novice en politique, aux convictions inconnues et à la trajectoire météoritique, l’y contraint. Curieusement, il ne rencontre aucune résistance. Bien au contraire, des personnalités jusque-là respectées se présentent dans toute leur nudité, jetant même leur dignité aux orties. Au-delà des tractations visant à créer les conditions de l’émergence d’une majorité à l’issue des prochaines législatives, les événements de ces derniers jours dessinent une inédite vue en coupe de l’élite politique française. Depuis l’annonce de sa candidature à la présidentielle et davantage depuis sa victoire, Emmanuel Macron brouille tous les codes et repères, s’attirant des soutiens divers et variés, quitte à risquer le tête-à-queue ou à tomber dans la tambouille.

Indécente danse du ventre

Le pays de Jules Guesde, Jean Jaurès  et Pierre Mendes-France se révèle désormais être avant tout celui de Marcel Déat, Pierre Laval et Georges Clémenceau. Ebaubis et ahuris, les commentateurs africains croient assister à un remake des vaudevilles régulièrement joués sous leurs latitudes. Les Gabonais voient des similitudes entre Manuel Valls et Pierre-Claver Maganga Moussavou. Dans les zigzags de l’ancien Premier ministre français, les Ivoiriens croient plutôt reconnaître les méthodes du regretté Balla Keïta. Les Sénégalais, eux, sont certains de ne pas se tromper en établissant un parallèle avec Djibo Leyti Kâ. Si les Français assistent à un ahurissant spectacle fait de trahisons, retournements de vestes et transhumances politiques, leur élite politique perd assurément en respectabilité. Mauvais perdants, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé ont soutenu François Fillon à la manière d’une corde soutenant un pendu. Au lieu de faire bloc autour de leur candidat et exiger le strict respect ou l’accélération de la procédure pénale, l’ancien président de la République et l’ancien Premier ministre se sont laissés prendre par la bourrasque médiatique, faisant mine de ne pouvoir dissocier politique et droit, éthique et morale. Mauvais joueur, Manuel Valls a franchi toutes les limites, refusant de se soumettre au code de bonne conduite de la primaire socialiste, avant de se livrer à une indécente danse du ventre autour d’Emmanuel Macron.

Au-delà des contingences du moment, cet enchaînement d’événements traduit un recul de l’engagement au service d’autrui. Il souligne un abaissement de l’idéal républicain. Au-delà, il dévalorise les plus hautes fonctions de l’Etat. Comment un ancien président de la République et un ancien Premier ministre se sont-ils retrouvés en incapacité de mettre de l’ordre dans leurs rangs, au point de contribuer à noyer leur candidat dans le flot de révélations médiatiques ? Comment ont-ils pu envisager la remise en cause d’une légitimité acquise à l’issue d’un processus auquel eux-mêmes se sont librement prêtés ? Comment un ancien Premier ministre a-t-il pu refuser de soutenir le vainqueur d’une compétition démocratique à laquelle il a librement pris part ? Comment en est-il arrivé à quémander l’investiture d’une association en voie de structuration ? Comment peut-il, à la fois, solliciter l’investiture d’une entité donnée et espérer conserver la carte de son parti ?

Basses pulsions

Face à la menace de recomposition incarnée par Emmanuel Macron, le microcosme politique français ôte ses oripeaux de vertu. Chez Les Républicains comme au Parti socialiste, les principaux ténors n’arrivent pas à se hisser à la hauteur des enjeux. Attendus sur leur capacité à s’élever, à faire don de leurs personnes et à se mettre au service d’une cause commune, ils privilégient les intérêts égoïstes et personnels. Le parfait contre-exemple ! Comme Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et Manuel Valls se révèlent incapables de dominer les rancœurs nées de leurs défaites respectives aux primaires. Bernard Cazeneuve, Jean-Yves Le Drian, Marisol Touraine et les autres n’arrivent pas à imaginer l’avenir avec l’ancien frondeur Benoît Hamon. Au final, ils se condamnent ou à la retraite forcée ou à une inédite déshérence politique. Entre effronterie et légèreté, Manuel Valls n’a pas tardé à offrir ses services au mouvement En Marche, allant jusqu’à annoncer «la mort du PS». Entre naïveté feinte et opportunisme, Alain Juppé a annoncé ne pas s’inscrire dans une «opposition frontale», mettant en avant la nécessité de réussir les réformes à venir. Comme si le ni-ni, c’est-à-dire un projet ni de droite ni de gauche, pouvait être réformiste. Comme si la France pouvait se satisfaire d’un robinet à eau tiède.

Dans la «douce France», les résultats de la dernière présidentielle ont littéralement libéré les pulsions les plus basses : opportunisme, manquement à la parole donnée, transhumance et course effrénée aux postes. Tout s’y passe désormais comme dans les démocraties tropicalisées d’Afrique, précisément d’Afrique centrale. Et pourtant, la classe politique française a tant donné de leçons à ses homologues d’Afrique pour ne pas chausser leurs bottes. De ce point de vue, le mutisme coupable de Nicolas Sarkozy, les hésitations d’Alain Juppé, les gamineries de Manuels Valls ou l’attentisme intéressé de Jean-Yves Le Drian ne profitent à personne. Ni à eux-mêmes, ni à leurs partis respectifs, ni à Emmanuel Macron, ni à la France, ni à l’Afrique, ni à l’idéal démocratique. Le culte du bien commun et le sens de l’honneur sont essentiels en démocratie. Faut-il le rappeler ? Vu d’Afrique, le spectacle auquel se livre la classe politique française est du plus mauvais effet. Dans un continent où les trahisons et arrangements d’arrière-boutique rythment la vie publique, cet exemple légitime tous les opportunismes, y compris le plus pervers d’entre eux : la confiscation du pouvoir par des artifices juridiques ou institutionnels.