Chacun est encore libre de ses opinions, et nul n’est obligé d’approuver les dernières propositions de Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama. Mais ont-ils tort sur toute la ligne ?

Si Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama n’ont pas raison sur tout, ils n’ont pas non plus tort sur toute la ligne. © D.R.

 

Ça commence à devenir une habitude, une tradition bien de l’opposition : tout propos dissident ou peu conforme à la doxa dominante doit donner lieu à une chasse à courre. Comme au début de l’équipée solitaire de René Ndemezo’o Obiang ou lors de la présentation du plan de sortie de crise de Jean de Dieu Moukagni Iwangou, de nombreux militants de l’opposition se livrent, en ce moment même, au lynchage médiatique de Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama. Naturellement, il ne viendra à personne l’idée de leur contester leur droit de s’émouvoir. Chacun étant encore libre de ses opinions, nul n’aura l’outrecuidance de s’opposer à l’exercice de leur liberté d’expression. Après tout, la pensée unique n’a jamais rien produit de positif. Et les «résistants» ne sont pas tenus d’approuver les dernières propositions des deux ténors de la Coalition pour la nouvelle République. Surtout au regard du timing de leurs sorties médiatiques.

N’empêche, si Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama n’ont pas raison sur tout, ils n’ont pas non plus tort sur toute la ligne. On peut discuter de la pertinence de leurs propositions. Mais dans leur esprit, comme dans leur lettre, elles traduisent une certaine perception de la situation du moment. Mieux, elles sont l’expression du refus de l’immobilisme ou de l’inaction. Personne ne peut contester l’inertie dans laquelle est tombé le jeu politique depuis maintenant huit mois. Le bilan exhaustif des événements post-électoraux est toujours attendu, le rapport documenté et circonstancié n’a jamais été rendu encore moins publié, les auteurs de ces événements malheureux n’ont jamais été formellement identifiés et, la question des réparations aux familles des victimes est demeurée un vœu pieux. En négligeant cette réalité, les bigots de l’opposition commettent une erreur d’analyse. En essayant d’entraîner leurs interlocuteurs sur ce terrain, ils transforment la référence à l’attaque du quartier général de Jean Ping en un simple artifice rhétorique, visant à couper court à tout débat de fond.

Incantations et discours convenus

Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama sont désormais accusés de vouloir enjamber les morts ? A moins de verser dans une indécente manipulation ou à vouloir instrumentaliser la douleur d’autrui, on est bien obligé de commencer par interroger le processus de production d’un rapport complet et crédible sur les événements du 31 août. Revient-il aux pouvoirs publics de le dresser ? Si oui, à qui et avec quelles garanties d’impartialité ? Ou alors, est-ce de la responsabilité d’entités comme la Commission nationale des droits de l’homme ? Là encore, il faut des garanties de neutralité. On peut toujours énumérer les initiatives menées sous les auspices de la Coalition pour la nouvelle République, notamment par le Dr Sylvie Nkoghé Mbot et Georges Mpaga. Ont-elles, pour autant, donné lieu à la publication de documents consolidés ? Ont-elles permis de recueillir des témoignages ou d’identifier formellement l’ensemble des victimes, exploits d’huissiers et preuves à l’appui ? Pour donner du crédit à un rapport sur un sujet aussi sensible, il faut se conformer aux normes et lignes directrices internationalement reconnues. Sur la question des droits humains en général, des méthodologies et rapports-types existent. Dans une matière comme les émeutes post-électorales, tout cela doit être respecté à la lettre.

On reproche à Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama d’entériner, en creux, la victoire d’Ali Bongo et de demander à Jean Ping de cesser de se prévaloir de l’onction populaire ? Là encore, il faut aller au-delà des incantations et discours convenus. Les deux anciens candidats à la présidentielle militent-ils pour un «dialogue» similaire aux Accords de Paris, à ceux d’Arambo ou à la grand-messe d’Angondjé ? En appellent-ils plutôt à une conférence nationale souveraine ou à des discussions directes entre Ali Bongo et Jean Ping sous supervision internationale ? Bien malin qui y répondra avec certitude.

Le devenir des résolutions du Dialogue politique

Dans les pourparlers directs, des préalables sont généralement énoncés. Mieux, rien n’interdit à l’une ou l’autre des parties d’y exprimer ses exigences. L’histoire de la diplomatie internationale fourmille d’exemples de personnes dont les revendications sont restées les mêmes, y compris sur la table de négociation. En clair, même en cas de pourparlers directs, Jean Ping pourra toujours revendiquer sa victoire. Raison pour laquelle, il faut exiger davantage d’explications avant de sonner l’hallali. Surtout, il faut essayer de scruter au-delà des angles morts et évidences. Au-delà, il faut s’interroger sur le devenir des résolutions du Dialogue politique. Sur ce coup, les propositions de Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama ont au moins le mérite d’avoir créé le débat. Faut-il laisser des résolutions unanimement décriées se traduire en textes de loi ? Peut-on laisser une Assemblée nationale dont le mandat est échu procéder à une modification constitutionnelle ? Quelle légitimité accorder à des lois votées dans un tel contexte ? En absence d’initiative politique d’envergure, les résolutions du conclave d’Agondjé pourraient devenir des textes opposables à tous, y compris aux bigots et exaltés.

Au fond, si Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama sont aujourd’hui vilipendés, traités de tous les noms d’oiseau, c’est d’abord en raison de leur passé. Également ancien ministre des Affaires étrangères, le premier a, dès après la présidentielle d’août dernier, théorisé la négociation comme voie de règlement des différends. Démissionnaire du Parti démocratique gabonais (PDG) à quelques mois de la présidentielle, le second a toujours été perçu par une certaine opinion comme le parrain d’Ali Bongo, le principal artisan de son accession au pouvoir en 2009. Leurs allures policées et leur sens de la mesure ont fait le reste. Seulement, il va bien falloir sortir du blocage actuel. A l’injure et à la condamnation morale, il faudra préférer l’argument et les propositions politiques. La mobilisation des troupes, le lobbying international, la guérilla institutionnelle commandent d’agir en rangs serrés. Pour cela, chacun doit avoir à l’esprit une réalité : l’inaction, l’incantation et l’imprécation sont, en tous points, préjudiciables au combat pour davantage de démocratie.