Patrimonialisation de la chose publique, primat des liens familiaux, sanguins ou matrimoniaux, non-respect du suffrage universel… Le camp présidentiel doit tout autant abjurer son crédo doctrinal et rompre avec sa pratique politique s’il veut se montrer à la hauteur du challenge proposé par le secrétaire général du Bloc démocratique chrétien (BDC).

Ali Bongo lors d’une descente surprise au quartier Rio de Libreville, en mars 2016. «Reconstruire le camp présidentiel nécessite d’arrêter des valeurs et principes, plus en phase avec notre époque. Tout cela passe par une rupture radicale avec la gouvernance actuelle.» © D.R.

 

La dernière présidentielle l’a montré : le camp présidentiel est à bout de souffle. Peu enclin à une pratique républicaine, rétif aux principes démocratiques, il ne peut faire face aux défis de l’heure et enjeux du futur. Son maintien au pouvoir dans des conditions dramatiques l’a davantage coupé de la réalité. Sentant la terre se dérober sous leurs pas, certains de ses cadres appellent maintenant à une remise en cause. Généralement, ils s’en prennent au seul Parti démocratique gabonais (PDG). Récemment, leur porte-parole n’y est pas allé avec le dos de cuillère : en décrivant le PDG comme “le premier danger du Gabon“, Guy-Christian Mavioga ne s’en est pas seulement pris à son principal allié, il a aussi dénoncé l’incapacité de l’ensemble de sa famille politique à répondre aux exigences d’une gouvernance moderne et porteuse de mieux-être (lire «Mavioga dézingue le PDG»). En un mot comme en mille, il a invité à une nécessaire adaptation.

Au-delà des slogans

Après des années d’insouciance et de déni de réalité, voici le temps des tourments et du pragmatisme. N’empêche, s’ils se montrent volontiers critiques vis-à-vis du bilan d’Omar Bongo Ondimba ou de la pratique politique du PDG, les cadres du camp présidentiel restent généralement au milieu du gué. Jamais, ils n’ont le courage d’aller au fond des choses. Ni la patrimonialisation de la chose publique, ni le primat des liens familiaux, sanguins ou matrimoniaux et encore moins le non-respect du suffrage universel ne les rebutent. Les valeurs de la République ont-elle droit de cité quand la confusion est savamment entretenue entre biens publics et bien privés ? L’idée de nation fait-elle sens dans un environnement où les considérations familiales, claniques, ethniques ou provinciales persistent ? La démocratie est-elle envisageable là où le suffrage universel est considéré comme une formalité sans grande incidence ?

De toute évidence, le camp présidentiel est face à un lourd défi : se saborder pour mieux renaître. Pour ce faire, il doit établir l’union, le travail et la justice comme fondements de sa pensée et de son action politiques. Au-delà des slogans, le PDG et ses alliés ne peuvent plus se contenter d’appeler à l’unité nationale ou au respect des emblèmes du pays et des institutions. Ils doivent maintenant abjurer leur crédo doctrinal. Surtout, ils ont l’obligation d’agir conformément à leurs dires. En œuvrant non pas pour s’imposer à tout prix mais pour permettre au peuple de choisir librement ses dirigeants, ils créeraient les conditions d’un affermissement des liens entre composantes de la nation. En cultivant non pas les particularismes identitaires mais le goût de l’effort, ils catalyseraient l’émergence d’une société du mérite. Ce faisant, ils faciliteraient l’atteinte des résultats consignés dans les documents de politique publique. En s’astreignant au respect des droits d’autrui, ils contribueraient à l’apaisement des tensions sociales. Ont-ils l’intention de se plier à ces exigences de notre époque ? Leurs agissements ne rassurent guère (lire «Une camisole de force»). Ont-ils les ressources pour conduire cette nécessaire adaptation au progrès ? On demande à voir.

Vaste chantier

Reconstruire le camp présidentiel nécessite d’arrêter des valeurs et principes, plus en phase avec notre époque. Tout cela passe par une rupture radicale avec la gouvernance actuelle. D’abord, cela commande d’admettre le principe fondamental de l’alternance comme préalable à la respiration démocratique des institutions. Ensuite, cela appelle la mise en place de majorités d’idées, fondées sur l’échange intellectuel et la pratique du débat. Enfin, cela suppose de reconnaître la primauté du droit et soumettre, par voie de conséquence, l’appareil d’Etat à son autorité. Au total, le lancement du «grand rassemblement populaire pour le développement» rêvé par le secrétaire général du Bloc démocratique chrétien (BDC) ne se fera pas si ses promoteurs ne renoncent pas à leurs certitudes, illusions et modes de faire actuels. Sauf à se contenter d’un ravalement de façade (lire «L’impossible mue»), il leur faudra abattre bien des féodalités, combattre l’opportunisme ambiant et tourner le dos au régime des privilèges. Vaste chantier…

En faisant sa proposition, Guy-Christian Mavioga n’a pas décliné de calendrier, encore moins de chronogramme de mise en œuvre. N’empêche, son idée fait écho aux bruits de couloirs entendus çà et là. Elle entre en résonance avec les rumeurs distillées au siège du PDG. Du coup, le prochain congrès de l’ex-parti unique est attendu avec une certaine curiosité (lire «Congrès du PDG en décembre prochain»). Si elle devient l’occasion d’officialiser les fusions-absorptions, cette rencontre sera inutile. On l’a vu en 2002 quand le Parti de l’unité du peuple (PUP) et le Mouvement commun de développement (MCD) se diluèrent dans le PDG. En revanche, si elle permet une franche introspection, elle pourrait faire avancer les choses. Ayant annoncé son intention de faire sa mue, le camp présidentiel est à l’épreuve des faits : en décembre prochain, on saura s’il est capable de se hisser à la hauteur de ses propres espérances. Surtout, on verra s’il peut répondre présent au rendez-vous de la reconfiguration.