Personne n’a pour vocation de se fâcher avec tout le monde. Il ne sera donc pas question de fouiller le passé de tel ou tel homme politique ou de comparer, ce qui est incomparable d’ailleurs, les programmes économiques d’il y a 20 ans avec ceux affichés aujourd’hui. Non, le sujet de cet éditorial est beaucoup plus subjectif : vivait-on mieux au Gabon «avant» qu’aujourd’hui ?

Village de pêcheurs - © nodc-gabon.org

Une précaution d’usage s’impose tout d’abord : se remémorer le passé est en général assez gratifiant. La mémoire est sélective. Elle conserve ce qui nous glorifie et efface les malheurs. C’est tant mieux pour notre santé mentale, mais cela demande un peu d’effort et quelques pondérateurs de crédibilité quand on veut tenter une comparaison équilibrée entre la qualité de vie d’antant et celle d’aujourd’hui.

Le contexte mondial, les crises successives qui détruisent les liens sociaux, les économies et le grand rêve d’égalité entre les peuples des années 60 ont joué un rôle prépondérant dans la dégradation des conditions de vie que tout le monde observe, reconnaît et  déplore. Pour autant, vit-on plus mal que nos parents ? Rien n’est moins sûr. Comme souvent, tout est question de point de vue.

Sous l’aspect économique, et contre tout ce qui paraît, le monde s’est enrichi. Beaucoup enrichi même et le Gabon aussi. Cependant, dans le même temps, la population a sensiblement augmenté, en fait, elle a doublé entre 1985 et 2012 au Gabon, mais surtout, elle s’est urbanisée. La population des villes est passée de 20% des gabonais en 1960, à 50% en 1980 et 86% aujourd’hui. Or, vivre en ville coûte cher, beaucoup plus cher que vivre à la campagne. A cela s’ajoutent la multitude de services publics, défaillants pour la plupart au Gabon, dont dépendent les citadins, les normes sociales plus exigeantes en ville, de la façon de s’habiller à la nécessité de maîtriser beaucoup plus d’informations complexes et la perte de solidarité, de culture et d’entre-aide qu’impose la vie urbaine.

Rien d’étonnant alors que beaucoup de gens soient insatisfaits aujourd’hui, d’autant que la modernité a apporté avec elle son lot de tentations, de stress et d’insatisfaction. L’information s’est accélérée, et surtout est disponible au plus grand nombre par la vulgarisation d’Internet, l’omniprésence de la publicité et la multiplication des journaux.

L’économie n’est pas en crise

Le revenu national brut a, lui, littéralement explosé de 1960 à nos jours, étant multiplié par 5 en francs constants. Cependant cette montée n’a pas été régulière et, alors qu’il avait quadruplé en 1980, il a sensiblement baissé en 1988 pour remonter doucement et revenir à son niveau de 1980 en 2004 puis gagner encore 25% de 2007 à 2012 avec toutefois une baisse sensible en 2010. En rapportant cela à la population, un gabonais de 2012 gagne 3 fois plus d’argent qu’en 1960 mais 30% de moins qu’en 1980. Tout du moins s’il fallait considérer que ce revenu national est harmonieusement réparti, ce qui est loin d’être le cas. Les écarts de richesse ont suivi, au Gabon, la tendance mondiale, et alors que la différence entre les 10% les plus pauvres et les 10% les plus riches était de 1 à 10 en 1960, elle était de 1 à 300 en 1980 et dépasse aujourd’hui un écart de 1 à 1 500 !  Moins de 1% des gabonais profitent de plus de 80 % du revenu national. Et encore, ces chiffres ne sont que des estimations internationales, relativement imprécises, fondées sur les revenus, sinon officiels, du moins considérés comme légitimes.

Si le revenu du Gabon, mais aussi le revenu par habitant, ont augmentés depuis les années 60, le pouvoir d’achat des plus pauvre, lui, à sensiblement fondu. Ceci est d’autant plus sensible que les besoins sont devenus plus importants et que l’énorme quantité d’argent «informel», les sommes issues de la corruption et des détournements divers pour les nommer plus explicitement, a drastiquement diminué. Non pas que les malversations financières aient disparues, en fait, elles semblent même s’être maintenu à un niveau constant, mais la lutte affichée par le gouvernement depuis 2009 contre la corruption en interdit la redistribution. Il y a 5 ans encore, l’argent détourné était en grande partie redistribué dans le pays, soit par des achats auprès des commerces et entreprises locales, soit par des dons à la famille. Le durcissement du discours officiel incite maintenant ceux qui en profitent à se cacher, à thésauriser ou à le dépenser à l’étranger pour ne pas être montrés du doigt. Ce sont donc les plus pauvres d’abord qui ne profitent plus de cet apport régulier d’argent.

Un malaise social fondé sur la rancœur

Mais le bien être, la satisfaction et plus généralement le bonheur, ne sont pas exclusivement dépendants des revenus. D’autres facteurs, sociaux et psychologiques, interviennent, parfois même en premier lieu.

La mort d’Omar Bongo a déclenché un véritable feu d’artifice d’attentes diverses jusque là enfouies au fond des consciences. C’était la fin d’un régime, la fin d’un système de pensée, et dans la tête de bien des gens tout était devenu possible. Les parias, les mal-aimés de l’ancien régime, les «sans-nom», bref, tous ceux qui se sentaient injustement écartés du pouvoir, de l’opulence et des bienfaits de la civilisation, ont libéré leurs espoirs d’autant plus violemment qu’ils les avaient étouffés de longues années. L’élection présidentielle a vu le PDG se scinder en de nombreuses factions, les militants se repositionner pour divers leaders et les attentes se sont exacerbées. Le discours des uns envers les autres s’est durci, laissant ressortir toutes les frustrations avec lesquelles chacun vivait sans trop de difficultés auparavant.

Le résultat se perçoit aujourd’hui à travers la violence des diatribes entre les camps du pouvoir et de l’opposition, mais aussi à l’intérieur de ces deux grands blocs qui sont loin d’être homogènes. Beaucoup de personnes sont passées d’un certain fatalisme à un militantisme d’autant plus excessif, qu’ils avaient placé beaucoup d’espoirs dans le bouleversement qui allait suivre les obsèques du président Omar Bongo. Et comme toujours, lorsque les attentes sont très fortes, les déceptions le sont tout autant.

Ce qui était toléré auparavant ne l’est plus aujourd’hui. Ainsi, la longue liste de doléances de l’opposition, si elle est globalement justifiée, ne fait pas la différence entre ce qui ne fonctionnait pas avant 2009 et ce qui s’est dégradé depuis. Les mêmes absurdités qui ne dérangeaient que quelques militants il y a 10 ans sont aujourd’hui dans la bouche de toute la population, y compris des tenants du pouvoir. Ce qui était considéré comme «normal» est devenu insupportable. Dans bien des domaines où les avancées sont sensibles, ces efforts sont ressentis comme insuffisants, à tort ou à raison.

La société elle-même s’est rigidifiée, a sensiblement baissé le curseur de l’échelle de tolérance, et les désaccords politiques ne sont plus de simples chamailleries. On en vient aux mains, on se fâche sérieusement, on s’accuse de mille maux… ce qui, à l’évidence, ne plaide pas en faveur d’un sentiment de bien-être.

Dans ce bouillonnement de rancœurs, d’espoirs déçus et d’impatience agacée, les défauts acquis après 40 ans de soumission par le peuple gabonais sont exacerbés. Alors que la fonction publique avait pris l’habitude de ne travailler qu’à minima, elle devrait aujourd’hui rattraper le niveau de productivité des pays riches. L’absence de prise en charge individuelle, inhérente à des années d’obéissance servile et de laisser-aller, est maintenant réprouvée. On attend de l’État et de ses dirigeants qu’ils pallient à tous les accidents de la vie, alors que la nouvelle doctrine est ouvertement libérale et renvoi chacun à ses responsabilités, quand bien même ils se sentent victimes. Du fait que les associations de défense des droits, des travailleurs, des idées étaient réprimées, ou du moins peu encouragées, depuis des décennies, les gabonais doivent réapprendre à vivre ensemble, à s’entraider, à se soutenir sans intérêt personnel immédiat.

Dans ce contexte, si dans de très nombreux domaines la vie devrait être plus agréable aujourd’hui qu’hier au Gabon, on s’aperçoit que les frustrations, les attentes et l’absence de confiance dans les autorités ont rendu la vie quotidienne plus difficile, plus désagréable. Tout est à réapprendre alors que la marche forcée à l’émergence prônée par le pouvoir n’en laisse pas le temps. À cela s’ajoutent les maladresses des dirigeants, de tous les dirigeants, du pouvoir comme de l’opposition, les habitudes d’impunité des forces de sécurité et des fonctionnaires, le mépris de ceux qui ont pu profiter du changement de régime pour ceux qui ont chuté, l’absence d’adéquation entre l’éducation soumise et assistée des gabonais et les exigences d’entreprenariat et de prise de responsabilité imposées par la nouvelle doctrine économique… Tout semble réuni pour que la violence prenne la place de la réflexion et du dialogue, pour que la mauvaise foi l’emporte sur la tolérance, pour que le populisme prenne le pas sur l’intelligence.