Concept inédit, motorisé par Leticia Ngalibika et Martial Tchibinda, l’émission spéciale «Face à la Nation» a permis à Ali Bongo de répondre, en direct, le 30 août 2018, aux questions de ses concitoyens autour des problématiques sociales, économiques et politiques du Gabon. Le compte-rendu presque complet.  

Ali Bongo, le 30 août 2018, durant l’émission spéciale «Face à la Nation». © Gabonreview

 

Deux semaines après son discours à la Nation du 16 août dernier, à la veille de la fête de l’Indépendance, Ali Bongo s’est livré à un exercice de communication d’un type nouveau. Il était question pour le chef de l’Etat de se prêter aux questions de la population, relayées par Leticia Ngalibika, journaliste à Label TV, et Martial Tchibinda, journaliste à Gabon Première. Dénommée «Face à la Nation», l’émission était diffusée simultanément sur les chaines de télévision et de radio publiques et privés.

En 90 minutes chrono, le président Ali Bongo a abordé, autant que faire se peut, tous les grands dossiers de son mandat. En trois volets –  social, économie et politique – le chef de l’Etat a disserté sur des questions relatives à l’insécurité dans le pays, au chômage des jeunes, aux bourses d’étude, à l’entrepreneuriat, en passant par le logement, l’eau et l’électricité, la diversification de l’économie, l’agriculture, allant jusqu’au bilan de la décennie de la femme, l’égalité des chances et le Fonds d’initiative départementale (FID).

Dès l’entame, Ali Bongo décline les déterminismes de son acceptation à se prêter à ce jeu :  il y a vu l’opportunité de pouvoir entendre directement les questions de ses compatriotes, de savoir quels problèmes les préoccupent au quotidien, mais aussi de s’assurer de ce qu’il n’est pas en déphasage avec le vécu réel des Gabonais.

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Social : Seuls 23.000 titres fonciers ont été livrés aux Gabonais de 1905 à 2018

Le débat sur l’insécurité galopante a ouvert l’échange avec les porte-voix de la population. Si Ali Bongo assure comprendre le désarroi des Gabonais, il a cependant noté que le problème n’est pas exclusif au Gabon. Face aux meurtres, assassinats, vol, viol etc. il note que «ce que nous avons pu observer ces derniers temps c’est que les auteurs sont de plus en plus jeunes». Aussi préconise-t-il d’installer plus de caméras de surveillance dans les villes, de réaménager le Code pénal qui n’intègre pas un certain nombre de délits, à l’instar de la cybercriminalité. Dans la même veine, Ali Bongo indexe les forces de l’ordre et de sécurité qui rackettent la population. «Il faut gagner la confiance de la population. Il faut arrêter le racket», a-t-il lancé à leur endroit.

S’exprimant sur le chômage des jeunes, notamment des diplômés de lettres, le président de la République pense qu’il faut un système éducatif et de formation répondant aux besoins de développement du pays. Pour ce faire, la Task force sur l’éducation devrait permettre d’y voir plus clair. Ali Bongo se veut rassurant : cette grand’messe n’en sera pas une autre de plus, aux côtés de nombreux séminaires et rapports (États généraux de l’éducation et l’enseignement supérieur de 2010 ; Rapport McKinsey, etc.) dont les conclusions ont été renvoyées aux calendes grecques.

L’inadéquation entre la formation et les besoins du marché de l’emploi a encore été indexée. Ali Bongo prenant l’exemple des étudiants sortant de l’Institut du pétrole de Port-Gentil ou de l’Ecole des Mines de Moanda qui trouvent très vite du travail contrairement à ceux sortant de de l’Université Omar-Bongo (UOB). Il estime de ce fait que «les choses doivent changer dans la gouvernance des universités» : il faut mettre en place des partenariats public-privé (PPP) devant faciliter l’insertion des jeunes formés en milieu professionnel.

Sur la question des bourses d’étude dont les modalités d’attribution vont être modifiées, le locataire du palais du bord de mer s’offusque du fait qu’entre 2012 et 2018, 600 milliards de francs CFA ont été dépensés pour le paiement de bourses. Mais pour «très peu de bons résultats. Ça veut dire que quelque chose ne marche pas», a-t-il relevé. Et d’énoncer les nouveaux critères d’attribution des bourses : les «étudiants dont les parents ne peuvent pas subvenir aux besoins. Les Gabonais économiquement faibles, ceux qui ne peuvent pas suivre les études des enfants. (…) L’autre critère reposera sur le mérite. Ceux qui auront le mieux travaillé recevront la bourse».

La question du logement figurait en bonne place dans cet échange. Pour ce «casse-tête-chinois» au Gabon, Ali Bongo  reconnait les erreurs des politiques déployées quant à ce secteur. Aussi ambitionne-t-il de mieux faire : «Je souhaite pouvoir procurer à tous les Gabonais des logements décents». «Chaque Gabonais devrait pouvoir avoir un terrain pour y construire», a-t-il dit, fustigeant le manque de terrains viabilisés, mais également la difficulté à obtenir des titres fonciers. Ainsi, de 1905 à 2018, seuls 23.000 titres fonciers ont été livrés aux Gabonais. Les choses devraient inéluctablement s’améliorer, puisqu’à ce jour, a indiqué le président de la République, moins de cinq signatures sont nécessaires à l’obtention d’un titre foncier, contre plus de 80 par le passé.

Concernant l’épineuse préoccupation de l’électricité et de l’eau potable en quantité suffisante dans le pays, le chef de l’Etat reconnaît un manque d’investissement que le gouvernement s’attèle à combler. Il a mis en exergue la construction, entre autres, d’une nouvelle usine de traitement d’eau à Ntoum, mais également plus de 5000 lampadaires solaires déjà installés dans l’ensemble du pays. Quant au retrait à Veolia de la concession de la Société d’eau et d’électricité du Gabon (SEEG), Ali Bongo semble satisfait : «Depuis que nous avons rompu la concession, l’entreprise n’est pas trop mal gérée. On a moins de coupures», a-t-il ironisé.

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Economie : «Il est temps d’accélérer cette transformation de notre économie»

Le cours du baril de pétrole étant à la hausse, quelles perspectives économiques pour le Gabon, se demandent de nombreux gabonais. S’il rappelle que la diversification de l’économie nationale, entamée depuis 2009, a permis au Gabon de résister au choc de la dépression, Ali Bongo estime qu’il est temps d’accélérer la transformation «parce que nous ne voulons plus être au Gabon un pays exportateur de matières brutes. La transformation est très importante (…) Je ne souhaite pas que nous exportions un produit qui n’a pas au moins subi une première transformation».

La cherté des produits pétroliers dans un pays producteur de bon niveau n’a pas manqué dans les questions des Gabonais, auxquels il a été répondu que le gouvernement y  réfléchi. «Nous cherchons des partenaires pour partager le coût de l’investissement», notamment dans le domaine de la raffinerie, a laissé entendre Ali Bongo.

Les questions autour des récentes mesures d’austérité, visant, selon Ali Bongo, l’augmentation de «notre part d’investissement», lui ont permis d’indiquer qu’on compte, au Gabon, 55 fonctionnaires pour 1000 habitants. Un ratio très élevé par rapport à bien d’autres pays de la région. «Cela veut dire que les gouvernements passés et présents ont fait du social», a-t-il soutenu assurant que le gel des recrutements permettrait de mettre en place des formations pour pouvoir recaser les jeunes diplômés et assurer le recyclage de certains fonctionnaires.

L’émission était clairsemée d’humour, à l’instar du moment où le chef de l’Etat a relevé les allusions malsaines au sujet du programme Graine, qui «avance bien». Selon ses explications : «En 2018, nous ne pouvons pas continuer à être dépendant de l’étranger pour nous nourrir. C’est entre 300 et 350 milliards de francs CFA que nous dépensons par an. Imaginez ces sommes dépensées au Gabon», a rappelé Ali Bongo indiquant qu’il faut de ce fait pousser les jeunes à embrasser les métiers de la terre.

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Politique :  «Il n’y a pas de prisonniers politiques au Gabon»

La question des personnalités aux arrêts autour de la présidentielle de 2016 aura sans doute été le point culminant du volet politique de cet échange. «Il n’y a pas de prisonniers politiques au Gabon», a affirmé le chef de l’Etat, estimant que «personne n’est en prison au Gabon pour ses opinions politiques». Abordant les cas de Bertrand Zibi et Frédéric Massavala notamment, Ali Bongo a laissé entendre qu’«il y a des compatriotes qui se retrouvent aujourd’hui en prison pour des actes de violence qu’ils ont commis et pour lesquels ils ont été déférés devant le parquet et traduits devant les juridictions qui les ont condamnés pour ces faits. Pour la violence et la destruction».

Amené à aborder la Décennie de la femme, Ali Bongo Ondimba assure que les choses avancent. Ce d’autant plus que sa formation politique, le Parti démocratique gabonais (PDG), a opté pour un renouvellement des candidats aux législatives de l’ordre de 65 % et au moins de 85 % pour les locales. Les jeunes et les femmes ayant été largement mis en avant.

La suspension de France 2 par la Haute autorité de la communication (Hac) ne pouvait absolument pas manquer à l’ordre du jour. A ce sujet, le chef de l’Etat a rappelé que le Gabon voudrait avoir des institutions fortes et indépendantes du pouvoir. Aussi, s’est-il refusé de commenter la décisions de la Hac ayant récemment sanctionné la chaine publique française.

Quant à la probabilité de réduire le nombre de ministres et de n’en nommer qu’un par province, le président de la République estime qu’un tel gouvernement serait contreproductif dans la mesure où les ministères mis en place par conséquent seraient à rallonges, éléphantesques et nécessiteraient une flopée de directions générales.

In fine, «Face à la Nation» a été une opportunité donnée aux Gabonaises et aux Gabonais, depuis le 13 août dernier lors de son annonce, d’exprimer leurs préoccupations, mais également d’entendre le président de la République sur les sujets qui les préoccupent. Le but était d’atteindre le maximum de concitoyens. Mais les réponses du président de la République ont-elles été à la hauteur des attentes de la Nation.