Alors que la capitale, plus encore que dans le reste du Gabon, sombre dans l’insalubrité, la morosité et une certaine forme de pessimisme, on apprend, par certains défenseurs de la politique gouvernementale, que tout cela serait la conséquence de l’incivisme des populations. Sans blague !

Ordures à Libreville en attente d'être ramassées par les services publics - © www.julieetfranckaugabon.com

Une petite fille de 6 ans marche dans la rue. Elle a appris à l’école qu’il faut sauver la planète. Pour cela, des petits gestes simples lui ont été inculqués par sa maîtresse. En particulier, l’un d’eux l’a marqué : il ne faut pas jeter les déchets dans la rue. Elle boit son jus d’orange dans un petit brick de carton, avec une paille. Vient le moment ou le jus est fini et elle regarde autour d’elle : où jeter son emballage ? Pas par terre bien sûr, elle veut sauver la planète ! L’immonde dépotoir bourdonnant et malodorant sur l’autre trottoir, juste en face de l’entrée de son école, lui fait peur. Elle reste là, son emballage froissé à la main, ne sachant plus que faire.

Un petit garçon, dans un autre quartier de Libreville, a lui aussi retenu de ses cours d’instruction civique qu’on ne doit pas jeter ses ordures au sol. Comme le lui a expliqué son maître d’école, il enfourne son papier de boulangerie dans son cartable en attendant de trouver une poubelle. Il a 6 ans lui aussi, et quelques seconde plus tard a déjà oublié qu’il recherche un endroit pour se débarrasser de ses ordures. Lorsqu’à la fin de la semaine sa maman ouvrira son sac de classe, c’est un petit dépotoir qu’elle y découvrira, l’accumulation de 5 jours d’emballages de goûters et de bonbons.

Ces deux histoires sont vraies, bien entendu. Des histoires qui montrent à quel point, dès le plus jeune âge, l’absurdité des recommandations des adultes s’imposent aux enfants. Comment peut-on demander à des populations de faire preuve de civisme quand on est incapable de leur offrir les structures minima qui lui permettraient de mettre en œuvre leur bonne volonté ?

Ordures ménagères qui débordent d'un espace dédié faute de ramassage réulier - © France 24La moitié de la population d’hommes et de femmes vivant au Gabon est citadine. Celle-ci n’a guère le choix : elle doit se nourrir, se laver, déféquer et uriner dans des conditions qui ne sont pas celles de la nature. Des conditions qui imposent certaines infrastructures, certains services publics, une organisation du traitement et de l’élimination des déchets. Tout cela est de la responsabilité de la municipalité et de l’État, au point que ne pas respecter les usages, ne pas utiliser les équipements affectés à ces fonctions est passible d’amendes. Mais qui alors, dans ces conditions, fait preuve d’incivisme ?

Quand il n’y a pas d’eau pour tirer la chasse, quand les bacs à ordures, parfois imposés par la Mairie et achetés au prix fort sous prétextes qu’ils sont géolocalisés, ne sont pas ramassés, quand les poubelles sont absentes des rues, ou alors ridiculement petites et jamais vidées comme celles installées au carrefour Affaires étrangères, quand les rares toilettes publiques sont impraticables, les canalisations brisées et les caniveaux encombrés, jamais nettoyés ni entretenus, qui fait preuve d’incivisme ?

Quand l’huile de vidange des voitures s’accumule dans des bidons qui ne seront jamais retraités, quand les sacs plastiques, soit disant interdits, continuent de tapisser le fond de l’estuaire, quand des véhicules aux fumées noirâtres passent en pétaradant devant des policiers indifférents, quand la terre est remuée sur les trottoirs dans des travaux sans fin, envahissant les bronches de poussières, quand les entreprises empoisonnent terres et rivières sans contrôle ni respect des normes nationales, quand l’argent destiné à entretenir, nettoyer, laver, désinfecter la ville est détourné par les responsables de ces services, quand les équipements budgétisés par la municipalité et les ministères n’arrivent jamais à destination, qui fait preuve d’incivisme ?

Quand les prix des produits indispensables pour assurer sa survie et celle de sa famille deviennent si élevés que gagner un peu d’argent devient l’obsession unique des citoyens, quand les services publics n’offrent pas les prestations pour lesquels ils sont conçus, quand les plus puissants abusent de leurs prérogatives pour s’approprier le bien commun, qui fait preuve d’incivisme ?

Les ordures aux odeurs nauséabondes, foyers visibles et hideux d’une insalubrité galopante, sur lesquels de grands oiseux blancs ont élu domicile aux côtés des rats, des mouches et de toute une faune d’éboueurs de la nature sont avant tout, au dires de certains, le fait de l’incivisme des populations, de leur incapacité à maintenir propre leur environnement, de leur propension à se débarrasser de leurs poubelles sur la voie publiques. Des accusations graves, qui cherchent en toute mauvaise foi à exonérer la municipalité, l’État et les entreprises chargées du ramassage des ordures de leur responsabilité dans cette pollution dangereuse et annonciatrice d’une évidente dégradation de l’hygiène publique. On est loin, hélas, de cette capitale accueillante fantasmée par le président de la République à la veille de la CAN 2012. La faute à qui ?

Défendre une politique, des idées, des mesures gouvernementales n’autorise pas à mépriser et insulter ainsi toute une population, sauf à considérer que le Gabon serait bien plus propre et beau s’il était vidé de ses pauvres, de ses ouvriers, de ses petites gens, mais surtout de tous ceux qui enrichissent ceux-là même qui les vilipendent , tous ces hommes et ces femmes qui trouveraient pourtant natutel d’obtenir, en échange de leur travail et souvent de leurs souffrances, des conditions de vie humaines et acceptables pour eux et leurs enfants.

Ordures ménagères sur la route - © D.R.