En adressant une convocation à Jean Ping sans s’assurer du respect de la procédure et sans avoir préalablement entendu le secrétaire général du Rassemblement héritage et modernité, principal concerné, la doyenne des juges d’instruction pourrait avoir placé la justice au service d’intérêts particuliers et partisans. 

La doyenne des juges d’instruction aurait-elle sciemment placé la justice au service d’intérêts particuliers et partisans ? © Gabonreview

 

Avec zèle mais sans en mesurer l’opportunité, Marie-Christine Lébama vient de s’inviter dans le débat politique. Assortie d’une interdiction de sortie du territoire, une citation à comparaître, signée par ses soins et adressée à Jean Ping, circule sur les réseaux sociaux depuis quelques jours (lire «Jean Ping bientôt entendu»). Comme l’opinion publique le pressentait, le 13 janvier dernier, le leader de l’opposition a été empêché d’embarquer dans un avion en partance pour Paris. Quelques jours plus tard, il a publiquement fait part de son refus de déférer à une convocation devant le premier juge d’instruction près le tribunal de première instance de Libreville. En guise d’explication, il a dit ne pas vouloir tomber, poings et pieds liés, dans un piège visant soit à «(le) forcer à capituler» soit à l’éliminer physiquement (lire «Jean Ping snobe Marie-Christine Lébama» ). Rien de moins…

Vices de procédure

Correspondant à sa perception des modes de faire du régime (lire «Nous vivons dans une dictature brutale, violente»), la réaction de Jean Ping ne surprend personne. Depuis son basculement dans l’opposition, l’ancien président de la Commission de l’Union africaine a toujours affirmé craindre pour sa vie. Depuis la présidentielle d’août 2016 et la violente attaque menée contre son quartier général, il est intimement convaincu d’être la cible d’un complot ourdi au sommet de l’État. Si les menaces du gouvernement le confortent dans sa conviction (lire «Ping sera arrêté»),  les procédures judiciaires initiées à son encontre renforcent sa certitude (lire «Ping en demeure»). Du fait de la spéciosité des arguments développés pour justifier les fréquentes immixtions de la justice dans la vie politique, il a vu dans les agissements de Marie-Christine Lébama l’aboutissement d’une chasse à courre lancée depuis quatre ans maintenant (lire «Pour une déjudiciarisation de la vie politique»).

N’en déplaise aux bien-pensants, l’attitude de Jean Ping est le contrecoup du rapport des magistrats à la chose politique. S’étant toujours fait l’écho des orientations gouvernementales, ils ont systématiquement donné l’impression de prendre fait et cause pour l’exécutif. Ayant invariablement rendu des décisions courues d’avance, ils n’ont jamais laissé le sentiment de militer pour la reconnaissance ou le respect des droits de l’opposition. S’interdisant de condamner ou donner tort au pouvoir politique, ils n’ont jamais fait preuve ni d’indépendance ni d’impartialité, suscitant même une défiance généralisée. Vue sous cet angle, la procédure initiée par la doyenne des juges d’instruction renforce l’idée d’une instrumentalisation de la justice à des fins politiciennes. Surtout, au regard du timing et des vices de procédure dénoncés çà et là (lire «Pour Me Bantsantsa, Jean Ping est légaliste»). Quel sort les magistrats entendent-ils réserver aux requêtes des avocats de Jean Ping ? Comment justifient-ils la décision de priver Jean Ping de sa liberté d’aller et venir ? Quel traitement la Cour d’appel va-t-elle réserver à la demande de sanction contre la doyenne des juges d’instruction ? On est curieux de le savoir.

Collusion institutionnelle

Pour de nombreux observateurs, l’action de Marie-Christine Lébama ne procède pas d’une volonté de préserver l’ordre public. Aux yeux de Jean Ping, elle s’apparente même à un abus d’autorité voire à une atteinte aux libertés individuelles. Ayant toujours revendiqué sa victoire supposée à la dernière présidentielle, le leader de l’opposition établit un lien de causalité. Affirmant être proche d’un épilogue en sa faveur, il imagine la justice volant au secours du pouvoir politique. Même s’il se garde de le dire clairement, il accuse la doyenne des juges d’instruction de vouloir contrarier sa stratégie. On peut toujours contester sa lecture des événements. On est même libre de s’en gausser. N’empêche, les doutes exprimés par le Syndicat national de la magistrature (Synamag) en suscitent d’autres : ils obligent, notamment, à interroger la «légalité»  de la mesure d’interdiction de sortie du territoire. Au-delà, ils accréditent l’idée d’une collusion institutionnelle ou tout au moins d’une convergence d’intérêts. Pour tout dire, ils donnent du grain à moudre aux contempteurs d’une «justice aux ordres» et d’un «pouvoir brutal, oppressif, manipulant la justice pour sa survie « (lire «Ogouliguendé, Dieu, le peuple et la paix»).

En s’attaquant au leader de l’opposition sans s’assurer du respect de la procédure, la doyenne des juges d’instruction a offert des verges pour se faire battre. Accusé d’avoir abondamment cité Jean Ping, Pascal Oyougou n’aurait jamais été entendu par un juge. Dès lors, comment ne pas flairer la manœuvre politicienne ? Marie-Christine Lébama aurait-elle sciemment placé la justice au service d’intérêts particuliers et partisans ? C’est à craindre. De révélations en précisions, elle pourrait même l’avoir prise en otage. Peinant à sortir de la crise post-électorale, la communauté nationale avait-elle besoin de ça ? Au premier président de la Cour d’appel d’y répondre.