L’interminable crise post-électorale et la révision constitutionnelle en cours traduisent l’ampleur de l’échec politique, économique, social et culturel de la dynastie au pouvoir depuis un cinquantenaire.

© Gabonreview/Capture d’écran de France 2

 

Jamais le pouvoir ne s’était fait aussi discret sur un événement a priori festif. Jamais, il n’avait autant cherché à évacuer un mobile de réjouissance. Pourtant habitué des célébrations opulentes, il a choisi de déplacer le débat,  œuvrant même à une délocalisation spatiale : là où certains annonçaient une rétrospective sur la vie et l’œuvre d’Omar Bongo Ondimba, Léon Mba a tenu la vedette (lire «Un legs protéiforme»); quand d’autres avaient parié sur une série de manifestations à Libreville, on a eu droit à une exposition à Paris (lire «Focus sur Léon Mba»).  C’est dire si l’évocation des 50 ans de pouvoir des Bongo ne fait pas forcément les affaires de l’actuelle équipe dirigeante (lire «50 ans c’est trop»). Surtout, dans un contexte marqué par une interminable crise post-électorale, doublée d’une révision constitutionnelle fortement décriée. Au-delà des considérations personnelles ou partisanes, une réalité s’impose à tous: l’exceptionnelle longévité d’une famille au pouvoir (lire «A quand le divorce ?»).

Politisation de l’appareil d’Etat

Hormis la dynastie Gnassingbé au Togo, aucune famille n’est restée aussi longtemps à la tête d’un Etat. Sauf, bien entendu, dans les monarchies. Ayant gouverné la Lybie pendant 42 ans, Mouammar Kadhafi fut emporté par une intervention militaire de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique nord). Il n’eut, par conséquent, pas le temps d’installer la dynastie de ses rêves. Avec respectivement 38 ans et 35 ans de pouvoir sans discontinuer ou 33 ans en cumulé, Teodoro Obiang Nguéma de Guinée équatoriale, Paul Biya du Cameroun et Denis Sassou Nguesso du Congo sont soupçonnés de nourrir des velléités dynastiques. Leur présence à la tête de leurs pays repose, en tout cas, sur une technique éprouvée: l’organisation de parodies d’élections et le verrouillage des constitutions. Bien d’observateurs ne manqueront pas d’établir un parallèle avec le Gabon, la présidentielle d’août 2016 et la révision constitutionnelle en cours apportant de l’eau à leur moulin.

Un demi-siècle après l’arrivée d’Omar Bongo Ondimba au pouvoir, l’interminable crise post-électorale et la révision constitutionnelle témoignent de l’immensité du fiasco. Au plan politique, tout en atteste. Ayant succédé à son père dans des circonstances dramatiques et contestées, Ali Bongo n’a jamais pu relever le défi de la gouvernance démocratique. Bien au contraire, la politisation de l’appareil d’Etat a rarement été aussi manifeste : tous les hauts fonctionnaires et responsables d’entités publiques ou parapubliques ont le devoir de faire allégeance au Parti démocratique gabonais (PDG). Même s’il en allait déjà ainsi avant 2009, l’exclusion des forces sociales de la vie publique fait le lit de l’opacité (lire «Une hérésie d’un autre âge»), des connivences institutionnelles (lire «Qui ment, la Cour constitutionnelle ou le gouvernement ?») et des dénis de justice (lire  «Séraphin Moundounga et les droits de l’homme au Gabon»). Malgré les révélations de la presse française (lire «Le rapport accablant de Mediapart» ), rien n’a été entrepris pour démanteler ou ramener dans le giron public la pieuvre Delta Synergie, créée par Omar Bongo Ondimba. Ni le Parlement, ni la Cour des comptes, ni les tribunaux n’ont eu le cran de s’y attaquer. Naturellement, cette passivité des institutions a débouché sur de petits arrangements, destinés à sauver la mise à une majorité politique en délicatesse avec l’éthique républicaine.

Inégalités et particularismes

Au plan économique et social, ce fiasco politique a eu des répercussions non négligeables. Les zélateurs auront beau créditer Omar Bongo Ondimba de quelques réalisations. En aucun cas, leurs arguments ne résisteront à une analyse de l’efficacité et de l’efficience des politiques publiques mises en œuvre sous son autorité. Personne ne peut croire en la concordance entre les projets initiaux et les résultats finaux. Nul ne peut alléguer de l’adéquation entre les moyens disponibles ou dégagés et les gains finaux. A l’évidence, toute évaluation ex-post de la politique économique et sociale menée entre 1967 et 2009 serait accablante. La même sentence vaut pour l’ère Ali Bongo. Tout et chaque jour, la précarité gagne du terrain. Le chômage touche 35,7% des 15-24 ans et 26% des 25-34 ans. Plus grave, le taux de mortalité maternelle et infantile est l’un des plus élevées d’Afrique, le VIH/Sida frappe plus de 2% des 15-24 ans et, seulement 33% de la population a accès à des installations d’assainissement. Estimé à 37%, le taux de redoublement dans l’enseignement primaire est le plus élevé de tous les pays du monde où cette statistique est disponible. Évidemment, la persistance de telles inégalités en dit long sur la pertinence, la viabilité et les impacts des politiques menées depuis 2009. Elle explique l’impopularité de l’exécutif, désormais condamné à verrouiller le jeu politique et institutionnel.

Comme les tripatouillages électoraux, le projet de révision constitutionnelle prend aussi racines dans l’échec du régime aux plans moral et culturel. Depuis toujours et davantage depuis 2009, le phénomène des crimes rituels a eu cours. Dans l’indifférence des pouvoirs publics, il a prospéré. Entre janvier et mai 2013, l’Association de lutte contre les crimes rituels (ALCR) a recensé 24 assassinats avec prélèvements d’organes, dans la région de Libreville. Dans le même temps, la “géopolitique” a fortement contrarié la construction d’un État-nation. Ayant suscité les particularismes, elle a favorisé une différence de traitement entre provinces et ethnies. Au final, elle a contribué à transformer le Haut-Ogooué en variable d’ajustement des résultats électoraux. Plus d’un quart de siècle après la restauration de la démocratie, le pouvoir n’est toujours pas en capacité d’affronter le suffrage universel dans la sincérité et la sérénité. Et pourtant, à l’arrivée d’Omar Bongo Ondimba au pouvoir, le jeu politique national connaissait un certain dynamisme. Même si, sur sa fin Léon Mba l’avait confinée à une semi-clandestinité, l’opposition se faisait entendre. Au lieu de la réhabiliter, le fondateur du Parti démocratique gabonais (PDG) fit le choix du parti unique. Un quinquennat plus loin, son fils et successeur se retrouve condamné à des révisions constitutionnelles à répétition. Or, à travers ces manipulations juridiques et institutionnelles, tout le bilan des 50 dernières années s’étale…